Ça s’est passé récemment

Lors de sa réunion de fin d’année, le 11 juin, l’équipe de Chemins de vie a pris un temps pour réfléchir à la question suivante: « Quelles formes la spiritualité prend-elle dans nos vies aujourd’hui? »

Pour nous accompagner dans notre réflexion, nous avions invité Madame Sophie Tremblay, qui enseigne à l’Institut de pastorale dominicain de Montréal. Depuis plusieurs années, elle réfléchit à la façon dont les laïcs peuvent vivre leur spiritualité dans le monde séculier contemporain. Elle observe ce qui se vit pour discerner les formes neuves qui émergent ici et là. Vous trouvez ici deux extraits d’articles qu’elle a écrits sur ce sujet. C’est passionnant.

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«Cette aspiration à vivre un rythme quotidien plus lent et plus riche de sens est vécue de manière particulière dans la foulée de la tradition chrétienne. Elle est vécue en lien avec l’amour gratuit de Dieu à recevoir dans sa vie, en lien avec l’attention aux autres considérés comme signes de cet amour ; on la vit dans la contemplation de la création, dans le discernement de l’essentiel à travers ses choix de vie. De nombreuses occasions de concrétiser cette aspiration peuvent être identifiées dans les activités journalières : prendre une marche tranquillement, bercer un bébé, fermer les yeux pendant le transport en commun, se donner rendez-vous pour partager un café, se parler dans la pénombre avant le sommeil. Tout à coup, le temps cesse d’être haletant ou purement linéaire. Il devient ponctué de petits moments qu’on transforme en échelons, en points d’appuis quotidiens ou hebdomadaires dans l’ascension dont parle Teilhard, dans la transformation intérieure au souffle de l’Esprit de Dieu. Ces courts moments de calme et d’intériorité ne méritent-ils pas d’être considérés comme de véritables pratiques spirituelles?

D’autres pratiques de ce genre émergent aussi des moments les plus contraignants, pénibles ou ennuyeux du rythme quotidien. En voici quelques exemples: servir des clients hargneux, s’occuper des enfants après une journée de travail épuisante, accomplir une tâche ménagère qu’on déteste, prendre soin d’une personne qui va très lentement, attendre que la salle de bain se libère. Dans une société qui valorise le succès, le plaisir et l’efficacité, ces moments irritants risquent de devenir carrément abrasifs, insensés, insupportables. Mais il existe des croyants et des croyantes qui font de ces occasions des points d’appui pour l’intégration de l’Évangile à l’ensemble de leur vie; ils y trouvent des jalons quotidiens sur leur chemin de conversion et les transforment ainsi en pratiques spirituelles.

Ne serait-il pas fécond de faire sortir de l’ombre toutes ces pratiques discrètes, fondues dans le rythme du temps séculier ? À cet égard, la prise de parole des hommes et des femmes laïques sur leur propre spiritualité est indispensable. Elle n’en est encore qu’aux balbutiements. Mais combien de voix seraient appelées à se faire entendre afin de révéler le travail en profondeur que l’Esprit du Christ ressuscité opère en nous, ici et aujourd’hui. »

Sophie Tremblay, «La vie spirituelle au défi du rythme quotidien», dans les « Cahiers de spiritualité ignatienne », sept-déc. 2009, p. 49-50.

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« … pendant que les pratiques instituées se révèlent de plus en plus étrangères au temps social en raison des contraintes qu’elles surajoutent aux références temporelles déjà complexes à combiner, de nouvelles pratiques émergent discrètement, qui marquent le cycle du jour et de la nuit à même la sécularité, au cœur des références temporelles déjà existantes. Je ne prétends pas que les pratiques instituées soient totalement abandonnées des croyants. Au contraire, elles subsistent bel et bien, souvent en version allégée, ce qui perpétue malheureusement l’impression que les laïcs ne vivent qu’un pâle succédané de vie chrétienne. Toutefois, de nouvelles manières de marquer le temps semblent faire discrètement leur apparition chez les croyants.

Ces pratiques, que je nomme « Heures séculières », ne font pas nombre avec les autres activités quotidiennes des laïcs, elles s’y insèrent sans que cela ne paraisse forcé. Pour cette raison, elles sont faiblement ritualisées. Elles gardent aussi un certain anonymat, dans la mesure où leur inspiration est nettement évangélique sans qu’elles s’affichent explicitement comme pratiques spirituelles ou religieuses. Contrairement aux pratiques traditionnelles, soit solitaires, soit communautaires, ces Heures séculières font une large place à l’intimité affective des couples et des familles, intimité vécue et perçue comme terreau propice à leur vie spirituelle. Ces temps privilégiés marquent une brisure de rythme avec le temps du travail et celui des tâches domestiques. Ils se distinguent par une certaine gratuité, par une attention à l’autre et au moment présent. »

Sophie Tremblay, « Les Heures séculières de la vie spirituelle des laïcs », extrait d’un exposé donné lors d’un colloque tenu au Collège Dominicain d’Ottawa en 2000.

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