Initiatives porteuses d’avenir: réponse à la soif de spiritualité aujourd’hui

M. Mario Paquet est animateur à la radio et à la télévision de Radio-Canada. Il était président d’honneur des fêtes du 10e anniversaire de Chemins de vie.  Lors du brunch de clôture, le 28 avril 2013, il a donné cet exposé sur la quête spirituelle aujourd’hui.

La quête spirituelle chez nos contemporains.

 La fin du 20ème siècle semblait annoncer une société entièrement sécularisée. Nous vivons dans une époque où les croyances religieuses sont éclatées et grandement morcelées.

À l’image sans doute de l’humain d’aujourd’hui, morcelé, en souffrance d’unité intérieure profonde. En quête de liens signifiants mais n’y arrivant pas. Replié, sans repères solides, il se laisse porter au gré des modes. Sans ancrage, il vit en perte de filiation, en souffrance d’enracinement. En souffrance de son histoire. Désabusé par tous les grands récits, dans un univers scientiste, matérialiste qui a écarté la dimension spirituelle, transcendante de l’être qui est à la fois réduit en simple machine biologique se résumant à une multitude de réactions chimiques, et réduit également par le modèle capitaliste dominant en un simple consommateur de tout. Un consommateur conditionné par les bonheurs illusoires de la publicité et tyrannisé par tous ses besoins qui se doivent d’être comblés immédiatement.

Faute de quoi, c’est l’angoisse qui mine cet être souffrant, toujours à la surface de lui-même, manquant de temps pour tout. L’humain contemporain manque de temps pour lui-même, ayant pour tout horizon ses seuls désirs matériels. Un horizon de plus en plus virtuel et en croissance exponentielle: les réseaux sociaux, la toile, le tout numérique, les amis jetables de Facebook. Il n’a plus de temps pour rien. Il n’ pas le temps de regarder sa vie. Pas le temps pour s’interroger sur la mort, la souffrance, le sens profond des choses et des événements.

Démuni lorsque survient l’épreuve. Et, c’est souvent par cette épreuve que de nombreuses personnes se sont mises en route: il y a un moment de rupture, un moment pivot : mort d’un proche, maladie, perte d’un emploi, échec d’une relation amoureuse.

En manque de sens, on fait face comme on peut. On cherche à apaiser cette souffrance. Parfois par des moyens extérieurs qui peuvent s’avérer utiles selon les circonstances, comme les antidépresseurs avec, sur le long terme, le risque d’en devenir dépendants. Pour d’autres, le soulagement de la souffrance emprunte la voie  de l’alcool, des drogues ou de compulsions de toutes sortes. Jusqu’au jour où tout ce mal être accapare tout, plus rien ne suffit pour l’apaiser.

Mais cela recèle aussi un pouvoir de vie et de transformation car c’est là le terreau d’une quête peut-être plus profonde qui va se préciser. Mais, où aller, à quelle porte frapper ?Chacun évalue la vérité selon ses besoins. Selon Louis Rousseau, professeur titulaire au département des sciences religieuses de l’UQAM, «les grands systèmes de croyances complexes sont abandonnés au profit de quelques propositions simples. Le principe d’autorité est remplacé par celui du bien-être».

Spiritualité, bien-être et développement personnel

 Si le religieux semble discrédité, en tout cas dans l’espace public, le spirituel, bien que semblant jouir d’une meilleure réputation, est réduit et assimilé pour beaucoup au «nouvel-âge» qui recoupe tout un éventail de pratiques et de croyances des plus sérieuses aux plus loufoques. Pourtant, le spirituel, c’est le souffle qui suggère une ouverture à soi et aux autres tout en pointant vers une forme d’accomplissement de l’être. Selon Arnaud Desjardins, il suffirait de remplacer le mot  «spirituel» par «être enfin heureux». Et pour «être enfin heureux», il faut accepter d’aller vers soi-même en profondeur, dans toutes les dimensions de notre être. Ce travail sur soi revêt un caractère essentiel et, pour lui, n’est pas égocentrisme ou égoïsme. Car, poursuit-il, «pour servir les autres, le travail sur soi est aussi important que, pour un musicien qui donnerait un récital, accorder son instrument».

Ainsi, dans cette optique  «d’accorder leur instrument», beaucoup de nos contemporains reprennent contact avec leur propre intériorité en passant par la porte du «développement personnel». Ils y sont attiré par les promesses de mieux-être qu’offrent  divers ateliers liés à différentes techniques de méditation, de yoga, ou de dérivés édulcorés de spiritualités orientales. Ces pratiques peuvent réellement contribuer au bien-être de la personne. Si elle en récolte les fruits dans sa vie quotidienne, qu’elle peut faire face au stress, que ses relations interpersonnelles sont plus saines, cela est grandement positif ! J’ai vu de nombreuses personnes sur ces chemins de transformation.

Encore faut-il que ces pratiques soient encadrées par des gens sérieux dont la compétence est reconnue. Dès lors, comment poser quelques critères fiables de discernement entre, en fin de compte, une quête qui est porteuse de liberté intérieure et d’ouverture à l’autre et une quête qui, au contraire, enfermerait et aliènerait la personne en la maintenant dans des attitudes infantilisantes de dépendance envers un groupe ou un leader pervers et manipulateur ?

Il existe un religieux refoulé qui explose et donne lieu à toutes sortes de propositions.

Au cours des derniers mois, en préparant cette allocution, j’en ai répertorié quelques-unes qui tapissent les babillards publics de mon quartier. Cela va du néo-chamanisme au channeling, en passant par le druidisme, la voyance, la cartomancie, la croyance aux ovnis, et la multitude de spiritualités dérivées des cultures orientales et sud-américaines. Que de secrets et révélations concernant la réincarnation, les mayas et la fin du monde, la pierre philosophale, la théosophie.

Mais soyons cependant prudents, n’allons pas croire que notre époque est si différente des autres…Si la norme commune portée par la religion institutionnalisée s’est dissoute, le besoin de sens, d’un «croyable» partagé existe depuis que pense l’humain confronté à sa propre finitude. Si les faux prophètes, les fumistes sans gêne qui exploitent psychologiquement et financièrement la crédulité des gens semblent plus nombreux aujourd’hui, ils ont existé dans toutes les cultures et à toutes les époques.

L’élément positif, c’est qu’il y a une recherche, mais qu’en est-il de la cohésion, de la dimension raisonnée du «croire» proposé dans ce foisonnement de croyances sans dogmes, bricolées au gré des humeurs ? On vit à l’ère du «tout est dans tout» et du «tout est égal à tout». L’hyper-individualisme entraîne aussi un refus de hiérarchiser, d’ordonner, de trancher, d’écarter. Ce syncrétisme souvent mal intégré fait violence au sens. Et, en bout de piste, ce qui devait mener à un chemin de vie, de libération, enferme. Arnaud Desjardins, (décédé en août 2011) avait cette jolie formule pour faire saisir la différence entre une secte et un mouvement spirituel authentique: «Une secte, il est facile d’y entrer, difficile d’en sortir. Un mouvement spirituel authentique, il est plus difficile d’y entrer et très facile d’en sortir». Et il ajoutait du même souffle que « l’un des grands pièges qui guette les chercheurs spirituels, c’est de se couper de ceux qui ne sont pas engagés dans la même démarche que lui». Là, encore, ceci me semble très important, est-ce que mon chemin me coupe des autres ?

Parmi les raisons d’espérer aujourd’hui, je vois des jeunes qui sont allergiques à ces barrières de toutes sortes. La mondialisation actuelle a également des effets positifs, elle nous rassemble tous devant des enjeux comme l’environnement ou un désir de faire les choses autrement.  De nouvelles solidarités se développement.  Une nouvelle conscience émerge.  J’aimerais ici donner l’exemple du documentaire du jeune réalisateur Hugo Latulippe «République, un abécédaire populaire». Une quarantaine de personnalités s’y expriment. Des gens que l’on n’entend hélas pas assez souvent dans nos médias. Tous, jeunes et moins jeunes, disaient que d’autres choix sociaux étaient possibles pour rendre notre société plus juste et plus fraternelle, plus respectueuse de l’humain et de cette terre qui nous supporte. En écoutant ce film, j’ai été saisi par la dimension spirituelle «non-dite» qu’il portait, dans ce désir de placer l’être devant l’avoir.

Au chapitre de ces initiatives porteuses d’espérance, je dois regarder dans le champ du «développement personnel» où j’observe une tendance de plus en plus présente qui allie les dimensions spirituelle et psychologique de la personne.

Un des très beaux exemples, c’est vous ici à Chemins de vie depuis 10ans. Je pense aussi au centre Le Pèlerin qui dispense une formation en accompagnement spirituel, ou encore au Centre Manrèse à Québec axé sur la spiritualité ignatienne.

Au Québec et dans l’espace francophone, des programmes d’accompagnement spirituels sérieux ont vu le jour au niveau universitaire et au sein d’instituts spécialisés reconnus. Un des plus complets est peut-être celui mis sur pied par la théologienne Lytta Basset et dispensé à l’Université de Fribourg en Suisse. L’approche est pluridisciplinaire. À la fois «réflexive et pratique, elle conjugue la psychologie, l’éthique, la philosophie, l’étude des textes bibliques et la théologie. Cette formation suppose un travail exigeant de réflexion, d’acquisition de connaissances, d’intégration et de pratique personnelle».

L’accompagnement spirituel, tel que le conçoit Lytta Basset, est ancré dans une tradition qui remonte à l’origine du christianisme.  Elle le définit en terme de «partenariat qui implique la relation d’aide, mais va plus loin : il se fonde sur l’écoute et l’orientation de la personne en quête de sens et de transcendance». Elle nous propose une définition de la spiritualité à laquelle j’adhère pleinement. Par «spiritualité», elle entend  «ce champ ouvert aux questions auxquelles tout être humain est confronté par le fait même d’exister : «D’où vient-il ? Quel est le sens de sa vie ? Comment peut-il faire face à la mort, à la souffrance ? Que signifie être en relation ? Qu’y a-t-il après la mort ? Pourquoi la souffrance ? Existe-t-il des valeurs qui transcendent la personne ? Y a-t-il du divin en l’humain ? Un Autre – un Tiers, « Dieu », « la Source » (Georges Haldas) – se tient-il au plus insu de l’humain ? Comment le percevoir ? Comment développer un lien fécond avec lui ?».

Ces approches intégrant le «spirituel» et le «psychologique» sont de plus en plus nombreuses et n’ont pas toutes la même rigueur. Il nous faut des critères de discernement. Dans un ouvrage récent intitulé «Les spiritualités nouvelles» (Edition Fidélité)  le P. Denis Lecompte, coordinateur national du service de l’épiscopat français  « Pastorale, nouvelles croyances et dérives sectaire» en présentait quelques-uns. Il y soulignait entre autres l’impératif de la plus grande discrétion dans ce qui touche l’intimité de la personne, la distinction de l’autorité du conseiller spirituel ou de l’organisateur de la session, ainsi que l’observation des exigences de la loi civile qui encadre la fonction de psychothérapeute».

Ce qui, chez nous, contrairement à la France, demeure encore problématique puisqu’à peu près n’importe qui peut s’improviser «thérapeute».

À nos contemporains qui ont une soif réelle de bien-être et qui cherchent une religion «thérapeutique» Denis Lecompte rappelle que le bonheur, au sens chrétien, « prend en compte les difficultés de l’existence et de la croix du Christ ». Il invitait à la plus grande prudence et la plus grande vigilance, soulignant qu’il n’y a pas de guérison magique qui ferait abstraction de notre condition réelle et de notre collaboration.  Cette légitime recherche de bien-être, n’est envisageable que dans la reconnaissance et l’intégration de sa «part souffrante».

Cette idée de reconnaissance et d’intégration de sa part souffrante n’est pas valable que sur le plan personnel. Elle s’applique aussi à l’Église du Québec aujourd’hui.

 La voie/voix chrétienne marginalisée

 Nous vivons au Québec le processus de déchristianisation qui est à la fois le plus rapide et le plus avancé d’occident. La révolution tranquille, en plus de rompre en masse avec un héritage chrétien pour lequel de nombreux québécois ont été incapables de faire la part des choses, a laissé derrière elle un grand vide spirituel. De nombreux auteurs se sont exprimés, et beaucoup mieux que je ne saurais le faire, sur l’effondrement de ce christianisme sociologique. Cette blessure laissée par le christianisme institutionnel a fait place en 50 ans à la plus grande indifférence. Cette plaie ne s’est pas cicatrisée. J’en veux, pour preuve, tout le ressentiment qui ne cesse de s’exprimer dans l’espace public ainsi qu’une forme d’anticléricalisme primaire et caricatural. Les images du catholicisme québécois véhiculées par des chroniqueurs à la mode et relayées par les médias se cantonnent dans les mêmes lieux communs. Je reconnais cette part souffrante de mon église. J’en souffre effectivement alors que j’aimerais tant partager cette liberté, cette joie réelle que le Seigneur me donne ! Souvent, il me prend l’envie de crier «Si tu savais comme tu es aimé» !

La bonne nouvelle c’est qu’on est aujourd’hui chrétien par choix.  On a répondu à la question que le Seigneur nous pose «Pour vous qui suis-je» ? Et qu’il faut constamment se poser à nouveaux frais. Impossible de s’asseoir sur nos lauriers.  L’appel à la conversion est permanent et en tout.

Il serait facile devant tant de défis, devant les constats déprimants, de tomber dans la sinistrose ambiante. Mais, nous devons être porteurs d’espérance pour le monde.

On peut repartir à neuf, faire découvrir toutes les richesses spirituelles, symboliques et culturelles issues de deux millénaires de christianisme. Trésor de sens et de beauté ! Sans oublier tous ces témoins lumineux d’hier et d’aujourd’hui. Les jeunes ont soif de modèles sincères et intègres. François  d’Assise, le père de l’écologie en est un. Gilles Kègle, ce travailleur de rue de Québec aussi. Jean Vanier pour l’Arche… et combien de personnes anonymes engagées dans leur communauté.  Si vous saviez combien j’ai rencontré de gens exceptionnels dans les congrès de soins palliatifs, par exemple. Combien aussi d’hommes et de femmes, pierres vivantes d’église pendant mes quelques années au Jour du Seigneur. J’y ai constaté aussi la face plus tragique de notre église. L’épuisement de ses pasteurs, de ceux et celles impliqués dans les différents services pastoraux. Un modèle qui craque de toute part et qui se recompose difficilement.  Des communautés qui se replient sur elles-mêmes, incapables de négocier les virages qui s’imposent.  Et c’est une autre souffrance que je porte et que vous portez peut-être aussi: celle liée à ce «schisme» silencieux.  J’ai rencontré, et je rencontre encore de nombreuses personnes qui quittent l’institution sur la pointe des pieds…par lassitude devant les lourdeurs institutionnelles, les exclusions au nom d’une certaine morale qui sont perçues à tort ou à raison  comme un contre-témoignage face à l’évangile et à ce Jésus qui est accueil et qui ne condamne personne.

Malgré tout cela, il y a tant de raisons d’espérer ! Même si les références chrétiennes s’effacent progressivement de notre culture, la figure de Jésus demeure attirante. De petits groupes naissent un peu partout, souvent en dehors de l’institution.  Il y aura là un enjeu de plus en plus important de communion qui se présentera entre ces regroupements d’«d’électrons libres» et l’institution.

Je ne peux aussi m’empêcher de songer à l’évangile de ce dimanche: Le texte (Jean 13, 31-35) évoque un critère surprenant. Il ne parle pas de rites religieux effectués pareillement par tous les chrétiens, ni de langage spécifique, ni de confession de foi. La parole de Jésus étonne par son silence sur tous ces signes qu’un sociologue pourrait relever et comptabiliser. Mais cette parole étonne également par son affirmation forte: ce sera la qualité relationnelle au sein de l’Église qui deviendra un langage sans ambiguïté possible. « Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples. »

Toutes nos relations au sein de nos communautés doivent passer par le filtre de cette Parole du Seigneur. « Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples». Défis d’accueil, d’écoute, de respect de la différence etc… Le signe distinctif qui permet aux personnes qui nous entourent de reconnaître notre appartenance au Christ passe par le défi communautaire. C’est ensemble que nous construisons le chemin et c’est la qualité de nos liens qui témoigne du Christ et en attire d’autres à lui.

Jésus lui-même a compris son envoi dans le monde comme un appel à reconstruire un peuple unique à travers la diversité des traditions et des compréhensions. Cette attitude, cette ouverture de Jésus m’anime profondément. Souvent dans les débats qui nous agitent, lorsque je perçois fermeture et repli, je me dis toujours que le Christ n’appartient pas à l’église et que l’Esprit souffle toujours où il veut après 2000 ans pour faire du neuf. Cela étant dit, même si je le vis en tension, je demeure profondément solidaire de cette Mère Église qui m’a transmise cette parole et qui porte le pain eucharistique au monde. De ce lien vital, je ne puis me couper. Timothy Radcliffe disait que notre simple présence à l’eucharistie du dimanche  portait en elle-même un témoignage irréductible pour le monde. De nous rassembler à sa table, d’écouter sa parole et de lui dire MERCI c’était déjà faire sa part pour la «nouvelle évangélisation».

Cette nouveauté, ces raisons d’espérer, je les lis aussi dans les identités qui sont en recomposition. Ces identités multiples sont souvent perçues négativement. Et si elles s’avéraient positives et porteuses ? Si, jadis, aux premiers temps de l’annonce, on était juif et disciple du Seigneur, pourquoi pas chrétien à saveur bouddhiste ou hindou ? Des hommes comme le bénédictin Henri Le Saux mort il y a 30 ans ou comme les dominicains au Japon ont vécu dans leur chair ces synthèses qui n’avaient rien d’un bricolage hétéroclite.

La mystique chrétienne qu’elle soit latine ou orientale, à travers des témoins de différentes époques, rencontre celle de ces deux traditions bouddhiste et hindouiste. Beaucoup de chercheurs sont à la fois touchés par la compassion du Bouddha et celle de Jésus ou même de Socrate, un philosophe de l’antiquité. J’ai toujours été frappé par les témoignages de personnes qui ont vécu ces rencontres de dialogue interreligieux. Ils rapportaient que la rencontre véritable avait lieu dans le silence. Comme aux rencontres d’Assise.

Silence et communauté

Silence et communauté, deux mots fort importants qui témoignent selon moi de pratiques nouvelles. Les hôtelleries des monastères et autres lieux de retraites ne désemplissent pas. Il faut désormais réserver des mois à l’avance. Il y a un réel besoin de silence. Paul Evdokimov (1901-1970) a développé pour la tradition orthodoxe cette idée de «monachisme intériorisé» valable pour tous les laïcs. Raimon Panikkar (1918-2010) dans «L’éloge du simple» paru en 1995 a réfléchi avec des moines de différentes traditions sur ce que serait un modèle interculturel du moine valable pour tous ; il a réfléchi pour tenter de trouver comme une sorte d’archétype. Le moine, monachos, renvoie en effet à une quête d’unité, de simplicité qui serait constitutive de tout être humain. Chacun selon lui,  étant appelé à trouver cette unité intérieure, à vivre harmonieusement la complexité, la sienne propre et celle du monde. Panikkar a vécu dans sa chair cette complexité et cette identité métissée puisqu’il est né d’une mère catalane et catholique et d’un père hindou et a été l’un des grands promoteurs du dialogue interreligieux entre ces deux traditions.

D’autre part, l’engouement pour la pratique de la méditation a ouvert la porte à la redécouverte d’une approche chrétienne de celle-ci.  Si cette tradition remonte aux Pères et Mères du désert du IIIe siècle, elle sera revisitée et actualisée par quelques grands auteurs spirituels à partir des années ‘50. Le bénédictin John Main contribuera à l’essor d’un mouvement à partir du milieu des années ’70. Aujourd’hui le réseau de Méditation chrétienne compte des centaines d’adeptes au Québec en plus d’être affilié à la Communauté mondiale de la méditation chrétienne.

Certains allient silence et parole dans des rencontres suivies où la Parole est reçue et méditée en groupe dans le souffle de l’Esprit qui, du cœur de chacun parle aussi pour tous. Au fil de nos rencontres avec un groupe que j’ai mis sur pied avec d’autres personnes, nous découvrons chaque fois émerveillés, ce Christ de compassion. Ce Christ des noces de Cana qui change l’eau en vin. Nos questions partagées, l’écoute d’une autre personne évoquant comment la Parole travaille dans le quotidien de sa vie, tout cela nous place chaque fois devant l’abondance. C’est l’abondance de ce vin de Cana qui renvoie à celle de l’amour de Dieu, sans limite et sans condition. Joie d’être en vie et de participer au banquet de la noce aujourd’hui ! Et de «marcher à la vie» dans le sens de ce beau thème qui était le vôtre lors de la journée de fête du 24 février dernier.

Cette liberté intérieure recherchée doit s’incarner dans une pratique, à la fois individuelle et communautaire. Il faut être responsable. La vie spirituelle est aussi en entraînement qui demande fidélité et persévérance. Il n’y a pas de recette miracle.

La pratique doit s’incarner aussi dans le corps. Toute démarche spirituelle doit faire place au corps. La grande popularité de tout un éventail de techniques de massage témoigne aussi d’un besoin de bien-être corporel. Et j’vois aussi une raison d’espérer.

Si je prends soin de mon corps, je serai aussi plus attentif au corps souffrant de l’autre. Cette délicatesse envers soi est aussi chemin de délicatesse envers l’autre.

Si je porte attention et cherche à soulager les tensions de mon corps, je découvrirai peut-être à quel point elles  sont le reflet de mes tensions psychiques.

Une mauvaise compréhension de la tradition chrétienne a été tellement dommageable au fil des siècles en faisant du corps un ennemi, oubliant l’infinie richesse du Christ «incarné».

Ce Christ qui touche l’autre. Qui entend son besoin de relation. Qui ne le juge jamais.

Ainsi, à travers cet éclatement du spirituel que j’évoquais plus tôt, une question nous est adressée : « Qu’est-ce que j’entends de la quête de l’autre ?  Suis-je d’abord capable de renoncer à mon propre discours ? »

Quelle est la pédagogie du Christ ? Il n’est pas d’abord dans un discours moral, mais bien dans ce qui redonne à l’autre confiance toujours dans ce souci infini de préserver sa dignité de fille et de fils de Dieu. Le Seigneur demeure pour moi le «Grand passeur» par excellence. Il me donne d’aller vers moi. Il me donne d’accéder à ma source intérieure, qui deviendra« source jaillissante en «vie éternelle».  A mon tour, il y a un appel à devenir source pour les autres.  À étancher leur soif. Non pas d’abord par des mots, mais parce que j’aurai fait ce chemin qui me mène à moi-même. Maurice Zundel le disait à peu près ainsi : ce chemin d’intériorité, ce chemin de vie qui me déparasite me mène à un état de plus grande transparence, en faisant de moi, comme un miroir qu’on aurait nettoyé, une surface lisse qui reflétera à l’autre l’image de sa propre beauté.

Chemins de vie, chemins de combats intérieurs, chemins d’avancée et de reculs, sur des sentiers droits, boueux, sec, doux, herbeux…Des chemins d’espérance, car celui ou celle qui cherche sincèrement trouve. Le Seigneur nous l’a promis. C’est ainsi qu’ayant déblayé un chemin pour nous même, nous pouvons devenir alors des «redresseurs d’espérance» pour reprendre l’injonction d’Edgar Morin et faire humblement notre part pour lutter contre le grand mal qui nous menace, celui du cynisme. Pour vivre ensemble, il nous faut un minimum de confiance et d’amour partagé. Avant de parler de nouvelle évangélisation, peut-être nous faut-il réveiller notre propre espérance et la propager tout autour de nous par la grâce de l’Esprit.

Mario Paquet

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