Jacques Grand’Maison : Une spiritualité laïque au quotidien

Jacques Grand'MaisonVous êtes en recherche et vous vous interrogez sur une ou des façons d’accéder au spirituel? Jacques Grand’Maison, théologien et sociologue, professeur, pasteur et écrivain, nous présente ce qu’il qualifie de « livre de chevet ». Il y propose neuf voies d’accès au spirituel dans la vie de tous les jours pour toutes les positions religieuses ou laïques qui coexistent dans le contexte social actuel. Le livre s’intitule Une spiritualité laïque au quotidien. Neuf voies d’accès au spirituel. Novalis, 2013.

 Jacques Grand’Maison constate d’abord le passage de la référence religieuse très répandue il y a  quelques dizaines d’années à la référence spirituelle qui, elle, a pris beaucoup de place à cause, dit-il, d’un sentiment de vide intérieur creusant des soifs à assouvir et de la sécularisation de la société la rendant moins sacrale. Que met-il sous le mot spirituel ? Il le définit comme « ce qui vient du plus profond de soi et qui, en même temps, nous dépasse… ce qui donne profondeur à notre vie, à nos expériences humaines, à nos convictions et croyances, à nos amours, à notre foi en nous-mêmes, aux autres, à l’avenir – et à Dieu pour ceux qui y croient »( p. 13).  L’auteur choisit de parler de croyants pour désigner les personnes qui se rattachent à une confession religieuse et d’humanistes pour les personnes non religieuses, athées ou agnostiques qui vivent sans religion et sans Dieu mais qui désirent vivre leur humanité à fond. Il veut montrer qu’il y a des convergences spirituelles entre ces deux courants qui existent depuis toujours.

 Ces clarifications étant faites, il propose dans les chapitres qui suivent des voies d’accès au spirituel tant pour les croyants que pour les humanistes tout en soulignant que le christianisme a dû procéder et procède encore à de profondes réinterprétations critiques de lui-même; il donne en exemple les enjeux environnementaux pour la survie de l’humanité qui amènent à retrouver une vision renouvelée du  mystère de la création (humanité marquée par le péché originel? capable de répondre à l’alliance qui lui est offerte librement?) et du mystère de l’incarnation (rapport de nécessité avec Dieu? rapport de sujet responsable et libre? vision du Dieu incarné compagnon de route? Dieu enfermé dans un système religieux figé, dogmatique?).  Il tient en estime des auteurs, philosophes athées, qui lui apparaissent « tenir une posture aussi plausible que la sienne » (p. 19), tels que André Comte-Sponville et Luc Ferry qui ont « une parenté avec nous, chrétiens, particulièrement au chapitre de la spiritualité » (p. 21).

 Voici donc en bref neuf voies d’accès au spirituel disponibles pour humanistes et croyants.

 1. La voie de la nature est le lieu par excellence de l’expérience religieuse et spirituelle. Car là existe le sentiment très fort et universel de ce qui nous dépasse, que cela vienne de la nature menacée qui  interroge notre conscience et notre responsabilité, ou de sa suprême beauté qui nous attire et nous éblouit. D’un rapport de soumission à la nature, les humains sont passés à un rapport de domination et s’en vont vers un rapport d’harmonisation : simplicité volontaire, médecines douces, développement durable… L’humanité est souvent en lien d’extériorité avec la nature, lien qui la tire hors d’elle, mais elle est aussi en lien d’intimité, d’intériorité avec elle qui lui procure des moments intenses de bien-être intérieur; elle peut aussi être ouverture sur l’infini et même sentiment d’unité et d’union avec le grand tout. L’auteur utilise le symbole du compost où des déchets réutilisés donnent naissance à de l’engrais qui, lui, enrichit la terre qui, à son tour, donne des aliments qui, eux, nourrissent les humains. Une belle image de la revalorisation des déchets, image de nos limites, de nos soifs, de notre mal de vivre qui peut donner naissance à une autre vision de soi, des autres et de Dieu, grand composteur!!!

 2. La voie des valeurs peut structurer la vie intérieure et les engagements comme humanistes et\ou croyants. Grand’Maison rappelle d’abord les transcendantaux dont on a beaucoup parlé autrefois et qui permettaient de s’ouvrir sur plus grand que soi : l’Un, le Beau, le Vrai et le Bon. Recherchés activement ils symbolisent les tâches de révision et de transmission des valeurs  « qui font sortir de son petit moi pour s’ouvrir aux autres… qui font que l’individu ne s’érige plus en mesure de toute chose, mais qu’il se soumet à une ou des réalités à qui il reconnaît une dimension d’absolu et qui constituent un idéal dont il cherche à s’approcher tout en cherchant à ce qu’elles s’incarnent dans la société » (p. 55). Les valeurs qui propulsent vers la transcendance et qui, en modernité, se sont détachées du religieux et sont devenues autonomes, sont donc un véhicule du spirituel. L’auteur signale trois profils spirituels de valeurs : la recherche du solide (envers de la fragilité), de l’unité (envers du morcellement), de la persévérance dans la recherche active (envers de l’arrêt sur des certitudes fermées et figées). Réviser ses valeurs et les transmettre par l’écoute, l’exemple, le dialogue font partie de la mission spirituelle des croyants et des humanistes. 

 3. La voie de la quête de sens correspond au besoin fondamental de chercher du sens à l’existence et au monde, sens qui fait vivre et espérer. Les pourvoyeurs de sens qu’étaient les religions ont moins d’adeptes et les gens sont laissés à eux-mêmes. Mais ces derniers le font de manière personnelle par un travail intérieur en retenant ce qui les rejoint essentiellement et leur font développer des convictions solides. Il y a la voie de la sagesse qui sait prendre le temps de réfléchir, de discerner, de critiquer, de comprendre en dépassant l’émotivité et l’immédiateté, ce que la culture actuelle, et en particulier la technologie, ne favorise pas. Il y a la voie de l’interprétation, cette expérience personnelle de  discernement et de réappropriation pour trouver son propre chemin. Le sens de la vie, de la finitude, de la mort et du deuil demeurent des questions universelles que la philosophie aborde par la raison et par ses propres moyens alors que la religion l’aborde par Dieu et par la foi, la confiance en l’Autre et sa révélation. 

 4. La voie du croire est un élément important vers lequel convergent l’esprit des croyants et celui des humanistes. Croire, c’est choisir, c’est aussi ne pas savoir. Croire fait partie de l’expérience humaine; choisir des valeurs et trouver du sens rejoignent le croire même si aucune certitude ne les accompagne. Croire s’apparente à un pari humain en accordant une qualité d’absolu à certaines réalités ou en en discréditant, banalisant ou relativisant d’autres. Le croire est devenu affaire personnelle, la modernité a amené la liberté de croire ou de ne pas croire, il n’y a plus de « crois ou meurs » mais le croire est fragile, passager, éphémère. La liberté de pensée et l’esprit critique marquent l’esprit humaniste par-delà la crédulité, la magie, l’ésotérisme. Le croire des croyants est lui aussi en crise, il échappe au contrôle, à la soumission, à l’obéissance, à la peur mais en même temps il se super individualise, il affecte le sens de la communauté porteuse de la mémoire du groupe. Il se libère de carcans prescriptifs et veut le primat de l’humain sur le religieux, « la religion étant pour l’homme » et non l’inverse. (Mc 2,27)  Le croire chrétien est tenu de s’investir dans les tâches de fraternité et de justice, notamment auprès des exclus, il doit être critique, ouvert aux questionnements, à la compréhension de sa propre tradition, aux autres croyances, au dialogue pour rencontrer vraiment l’autre sur son propre chemin.

 5. La voie du silence est une autre voie du spirituel recherchée par nombre de personnes. D’abord J. Grand’Maison évoque le silence entre deux personnes. « Se taire pour écouter ou écouter en se taisant , c’est une condition pour l’apprentissage du spirituel » ( p.143).  Il y a aussi l’écoute de soi, de ce qui bouillonne en soi, dans ses profondeurs. Avec l’autre, une simple présence physique silencieuse est parfois la seule communication chaleureuse recommandée ainsi qu’un regard aimant non porteur de jugement. Le divin se tient dans le silence, cet espace sacré. Puis il évoque le silence qui est l’absence de bruits à l’extérieur comme à l’intérieur de soi. Ce silence se trouve partout si on le veut…, il apporte la paix, permet de laisser parler la conscience, de mieux se connaître et de trouver la liberté intérieure. Une exigence cependant est celle de se désencombrer de l’environnement centré sur l’extériorité, sur la bouche et l’oreille.

 6. La voie de la beauté sera celle qui passe autant par l’oreille que par les yeux. La beauté a à voir avec la créativité culturelle : chant, musique, peinture, écriture poésie, cinéma, théâtre, architecture. Et de citer Gaston Miron, Pierre Vadeboncoeur, Éric-Emmanuel Schmitt qui, chacun à leur façon, s’inspirent du beau, se passionnent pour le beau, se servent du beau qui conduit à un sentiment de plénitude ou qui  ouvre les yeux sur l’invisible. Il y a bien sûr l’esthétique mais aussi les réalités séculières comme le combat contre les épreuves, les gestes d’amour, une mort paisible, la beauté des feux de camp, la nature urbaine : ses parcs, ses stations de métro, ses restaurants, ses églises, ses manifestations culturelles… « C’est à l’intérieur, au plus intime, que se trouve la source du regard sensible et de la dilatation de l’être que provoque la beauté ». (P. 180).

 7. La voie de la conscience c’est surtout la conscience morale dont veut parler J. Grand’Maison. La conscience semble « constituer le seul socle spirituel commun dans un contexte de pluralisme moral où l’on se renvoie les uns les autres dos à dos, au point où le débat proprement moral devient impossible tant chacun campe sur sa position érigée en absolu »(p.187).  La conscience personnelle ou sociale touche la conduite à suivre dans une situation particulière et la décision se réfère aux valeurs et principes qui gouvernent sa vie, précise l’auteur. Elle est donc l’équivalent d’une voie intérieure qui parle au plus profond de soi. Elle n’est pas automatique. Elle implique les éléments suivants : intériorisation, décentrement de soi ou de ses intérêts immédiats, ouverture à l’autre et à quelque chose qui inspire et échappe en même temps que l’on peut appeler une transcendance (reliée ou non à une tradition) qui va aider à réinterpréter et à discerner selon les situations avec l’apport de la réflexion et du dépassement. Un esprit humaniste est amené à accorder une portée sacrée à la conscience et à ce qui le dépasse; pour les croyants, la conscience est vécue en relation avec Dieu, les autres proches, les membres de la société actuels ou à venir.

 8. La voie des étapes de la vie, c’est comme les saisons, la conscience que la vie se succède selon des étapes prévisibles et apporte des transformations dans l’avancée du temps. Un réaménagement intérieur est nécessaire pour faire face aux défis de chaque âge et pour faciliter la recomposition  nécessaire face aux changements liés à son environnement ou ses relations. Ces défis sont spirituels et très importants particulièrement au moment des passages d’une étape à l’autre de l’existence qui sont souvent accompagnés de rites séculiers ou religieux. L’auteur cite la naissance d’une nouvelle vie comme un moment fort de reconnaissance d’une mystérieuse transcendance qui appelle un rite d’accueil vécu dans la foi ou dans la bénédiction séculière de cette vie. Puis il mentionne l’adolescence qui s’étire en longueur, sans rite de passage, sauf ceux que les jeunes s’inventent comme les gangs de toutes sortes. Cette étape creuse la confiance en soi, la foi en l’avenir, la foi en une maturité non désirée, le doute face à un projet de vie attirant et pourvoyeur de sens, la possibilité de vivre l’intimité avec les autres. Puis vient l’étape de la vie conjugale où la mariage ne fait plus autant sens comme engagement durable et ouvert sur un lien avec Dieu. Enfin la dernière étape, celle de la retraite et de la fin de vie, appelle de multiples valeurs spirituelles pour arriver à bien se vivre : esprit du don, espérance, courage devant la maladie et les pertes, foi en l’avenir, désir de transmission de ses valeurs aux proches et aux citoyens quand c’est possible, émerveillement devant la vie, réconciliation avec ses limites et vision de la mort comme étape de croissance comme le grain qui meurt pour porter fruit.

 9. La voie de l’engagement, c’est l’exigence du spirituel comme ouverture sur l’autre, le monde et la vie. « Le spirituel est à la source de l’engagement… et l’engagement est voie d’accès au spirituel : c’est bien d’un boulevard à deux voies qu’il s’agit » (p. 246).  Les engagés sociaux qu’a connus l’auteur sont très ouverts pour en arriver à une spiritualité laïque au quotidien et pour en vivre. L’engagement va de pair avec une profondeur intérieure et combine intériorité et décentrement. Reprenant toutes les voies d’accès au spirituel, l’auteur les retrouve dans l’engagement. Pour la nature, il mentionne la spiritualité écologique. Pour les valeurs, il affirme que la promotion des valeurs choisies est un soutien dans la spiritualité de l’engagement. Pour la quête de sens, il voit dans l’engagement la mise en exercice de la direction et de la signification de ce qui est important dans l’agir et l’être profond de la personne. Pour le croire, les engagés sont des personnes de foi au quotidien et la vérité de leur foi les transforme. Pour la conscience, il parle de l’engagement consciencieux, du souci de faire du bien, d’être pleinement responsable dans tous ses milieux de vie. Pour les étapes de la vie, il évoque les solidarités intergénérationnelles qui vont devenir de plus en plus importantes avec la pyramide des âges inversée. Pour l’engagement, il rappelle l’appartenance à développer comme son fondement.

 L’expérience mystique

Au milieu du volume, un chapitre particulièrement intéressant parce que plus neuf, c’est celui qui ouvre sur l’expérience mystique autant de croyants que d’humanistes. Cet aspect est situé par l’auteur entre la voie du croire et celle du silence; elle n’est pas considéré comme une voie d’accès au spirituel mais comme une expérience qui arrive, qui n’est pas choisie comme tel. L’auteur dit qu’on peut parler de mystique laïque au quotidien.  « Les mystiques semblent transformer les réalités du quotidien en en relevant les beautés cachées; ils en révèlent la profondeur mais s’en servent également pour exprimer l’indicible.  On commence à comprendre qu’il existe des mystiques séculiers, laïcs. La spiritualité laïque peut, elle aussi, conduire quelqu’un au seuil de l’indicible. » (p. 124).

Et pour illustrer ce constat, J. Grand’Maison cite d’admirables extraits :

– de Pierre Vadeboncoeur, syndicaliste québécois, qui nous livre une expérience laïque mystique qui lui arrive par l’art,

– d’Etty Hillesum, jeune femme juive qui nous livre une expérience du divin dans son journal,

– de Rabrindranath Tagore, poète indien qui chante l’insondable silence de la nuit étoilée,

– de Masur al’Hallaj, prédicateur musulman persan en marche vers l’unité avec Dieu,

– de Juan de Yepes Alvarez ou Saint-Jean de la Croix, prêtre catholique espagnol qui parle entre autre de la nuée obscure qui illumine la nuit,

– d’André Comte-Sponville, philosophe français, qui nous livre une expérience sans Dieu d’éternité ici et maintenant, d’harmonie, de paix autour d’une escapade avec des amis, dans la lumière de la fin du jour et du silence.

L’expérience mystique arrive donc aussi par des réalités profanes, elle existe bien sûr en christianisme mais ailleurs dans d’autres traditions et en contexte séculier, c’est ce que nous dit l’auteur.

 Blocages de l’accès au spirituel

Jacques Grand’Maison signale en fin de livre des blocages pour l’accès au spirituel qu’il vaut la peine de mentionner. Le plein de trop… qui empêche la respiration intérieure, la quête du fun qui ne veut renoncer à aucun plaisir, la bouffe qui occupe et donne naissance à des rituels sophistiqués, le magasinage qui favorise l’hyperconsommation et la loi du marché, l’omniprésence du virtuel, de l’image qui éloigne du réel et de l’autre proche, la vitesse qui vise souvent la satisfaction immédiate sans céder au charme du désir et de l’attente, l’esprit blindé qui n’accepte pas la remise en question, la protection dans une bulle qui replie sur soi, la pensée unique qui refuse de discerner et enferme.

 En conclusion

Jacques Grand’Maison, observateur de la scène québécoise civile et religieuse, nous propose une grille intéressante pour interroger notre rapport au spirituel, qu’il soit humaniste ou religieux, qu’il soit sans Dieu ou avec Dieu. Son apport est sûrement d’affirmer que la spiritualité, le rapport à sa propre profondeur et à ce qui nous dépasse se vit à partir du quotidien, de l’immanence, de multiples façons, chacun devant découvrir son propre chemin.

 Denise Bellefleur-Raymond

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Un commentaire sur “Jacques Grand’Maison : Une spiritualité laïque au quotidien”

  1. Jacques Morin

    Très belle présentation de ce récent volume. Merci.

    #400