L’ouverturen: un parcours spirituel pour devenir Soi

Denise Bellefleur-Raymond a lu pour nous …

Si comme l’écrivait Rainer Maria Rilke, le seul vrai voyage est celui qui conduit au plus profond de nous-mêmes, le récent ouvrage de Christina Sergi qui cite Rilke pourrait vous intéresser. Intitulé L’ouverture : un parcours spirituel pour devenir Soi, il a été publié en 2011 chez Novalis. L’auteure est docteure en théologie pratique et spécialisée en spiritualité. Son ouvrage s’inspire d’une partie de sa thèse doctorale.

Au départ, elle nous met devant la réalité que, souvent au sein de la vie quotidienne et du rythme de nos activités, l’essentiel est oublié à savoir notre désir d’être plus, notre aspiration fondamentale à devenir pleinement Soi. Elle présente la spiritualité comme ce qui a trait au développement de la personne en tant qu’être unique et spirituel, en tant qu’âme en quête d’unité ou de plénitude intérieure. Et par le fait même, l’atteinte de cette plénitude intérieure se reflétera dans sa relation aux autres et avec le divin. Tout au long de l’ouvrage, le terme spiritualité sera étroitement associé à la notion de devenir Soi ou encore la réalisation du Soi.

L’auteure s’inspire de C. G. Jung qui a bien distingué l’Ego ou le Moi (le conscient) du Soi (le conscient et l’inconscient : masques, ombre, animus, anima, le supraconscient), ce Soi qui est le centre ou le siège de la dimension spirituelle de la personne, de l’âme, de la partie divine en soi, de la relation avec une force qui dépasse. L’auteure utilise continuellement le Souffle comme point de jonction entre le corps et l’esprit et propose la respiration consciente comme stimulant pour le développement spirituel d’où nombre d’exercices qui parsèment le développement de sa pensée.

Elle présente deux axes de la spiritualité en lien avec la condition corps et esprit de l’être humain, l’axe vertical et l’axe horizontal représentés comme une croix intérieure. L’axe vertical est l’ouverture à une transcendance ou à un au-delà de soi ainsi qu’à l’être en soi ou au divin ressenti en soi. L’axe horizontal réfère à l’ouverture vers l’indispensable connaissance de soi (observation du Moi, avec ses masques et son ombre, distanciation et lâcher prise) et au dépassement de soi (actualisé dans des qualités d’être comme l’altruisme, la bienveillance et aidé par des pratiques comme le silence, la méditation, le yoga) ; l’axe horizontal vise à surmonter ses limites personnelles, à conscientiser sa nature spirituelle et sa mission terrestre. C. Sergi montre aussi que la dimension rationnelle ne parvient pas toujours à saisir les besoins de l’être qui sont souvent vécus au niveau inconscient et qui vont se manifester sous mode symbolique. Ce mode (images, lieux, thèmes, rêves…) doit donc être pris en grande considération pour favoriser la croissance spirituelle.

Le chapitre sur les expériences-types universelles du devenir Soi m’apparaît comme le plus enrichissant. Elle définit l’expérience-type universelle comme une expérience commune à tout être humain en cheminement spirituel, quelles que soient l’époque et sa culture, parce qu’elle prend source dans la structure ou le fonctionnement de la psyché humaine. Ces expériences communes sont donc appelées à être vécues selon la particularité de chaque individu. Elle identifie les quatre besoins ou sentiments à la base de ces expériences :

–        La conscience de l’existence d’un au-delà de soi
–        Le besoin de se renouveler qui invite au dépassement de soi
–        Le sentiment de devoir affronter des forces hostiles
–        Le besoin de s’élever vers…

Ces besoins ou sentiments sont des potentialités latentes qui demandent à être prises au sérieux pour contribuer au développement spirituel.

 

D’après C. Sergi, ces expériences-types du devenir Soi sont : l’ouverture, la plongée, la traversée et le rayonnement. Elles les déploient selon trois perspectives :

a)  la perspective mythique c’est-à-dire les défis extérieurs qu’un héros d’hier ou d’aujourd’hui doit relever pour découvrir et vivre sa mission particulière dans le monde. Le schéma narratif archétypal comprend : l’appel, l’initiation, le combat et la victoire du héros

b)  la perspective psychologique c’est-à-dire la relation psychique entre le Moi et le Soi pour unifier les deux. Le schéma psychologique comprend : l’expérience du Soi, l’approfondissement de la connaissance de Soi, le dépassement de Soi et la réalisation du Soi

c)  la perspective mystique et spirituelle c’est-à-dire les étapes intérieures de la vie spirituelle. Le schéma mystique comprend : l’éveil spirituel ou l’expérience du Tout Autre, l’initiation, la ténèbre ou nuit obscure et l’unité avec le divin.

Ces quatre expériences-types sont progressives en ce sens qu’on peut passer d’une expérience à l’autre et qu’elles peuvent être vécues plusieurs fois durant la vie pour favoriser leur niveau d’intégration.

L’ensemble du chapitre sur les expériences-types aide à démêler les trois perspectives qui contribuent toutes les trois à la dimension spirituelle de la personne. Dans mes mots, je dirais :

a) la prise de conscience et la réalisation de ma mission particulière
b) la prise de conscience que je suis plus que mon moi limité et appelé à devenir pleinement qui je suis appelé à être et à me mettre en marche vers le Soi ou le divin en soi
c) ma quête du divin à partir d’expériences spirituelles signifiantes et engageantes.

L’être humain n’étant pas fait de compartiments, l’on comprend qu’il est facile d’entremêler ces perspectives, aussi le chapitre aide-t-il à mieux les situer tout en percevant leur imbrication! Et l’on saisit plus facilement aussi les nouvelles qualités d’être que chacun est appelé à développer pour bien se situer à chacun de ces niveaux. Cependant, ce que C. Sergi nomme la perspective psychologique déborde, à mon avis, sur qu’elle nomme la perspective mystique et spirituelle puisque le passage du moi au Soi implique la découverte et la rencontre du divin au centre du Soi de même que l’abandon de ce qui obscurcit la possibilité de cette rencontre.

L’ouvrage comporte deux parties, la première, théorique, développe la spiritualité du devenir Soi avec les expériences typiques universelles qui permettent de tendre vers la pleine manifestation de son être unique. Et pour manifester le Soi, en résumé, on est appelé à devenir réceptif aux messages du Soi (l’ouverture), conscient de ses aspects ombragés pour les transformer (la plongée), détaché intérieurement pour devenir plus Soi (la traversée) et unifié en Soi et avec les autres dans le vécu quotidien (le rayonnement).

La deuxième partie, pratique, présente nombre de clés ou techniques pour développer le premier niveau de cette spiritualité du devenir Soi : l’ouverture. (L’auteure précise que les trois autres expériences spirituelles types feront l’objet d’ouvrages à venir). On y retrouve d’abord la présentation d’expériences spirituelles, leur nature, leur signification et leur utilité pour la croissance spirituelle. Puis on retrouve les défis reliés à l’ouverture selon la perspective de l’appel pour le héros mythique : vivre une ou des expériences spirituelles, passer de la vie horizontale à la vie verticale, découvrir le langage symbolique de l’âme, pratiquer la désidentification, pratiquer le retour sur soi, l’intériorité, la méditation et l’approfondissement spirituel. Enfin des exercices et méditations abordant le langage symbolique de l’âme permettent d’approfondir l’expérience de l’ouverture au Soi.

Un aspect m’a heurtée dans la lecture du volume, c’est l’abondance et la redondance des termes inférieure et supérieure pour décrire par exemple la nature humaine, les valeurs, le plan d’être, les qualités d’être, les niveaux d’être…, celles des termes instinctif ou primaire et élevé ou pur pour décrire par exemple l’état de conscience, les composantes, les dimensions, les aspects de l’être… Il est vrai qu’il est difficile de décrire sans opposer mais peut-on décrire sans abaisser ou amoindrir parce que tout ce qui est primaire, instinctif, inférieur, latent, simple est quand même la base commune de toute vie humaine. Aussi j’aurais préféré retrouver un langage moins dichotomique, plus nuancé, moins hiérarchisant qui fait place à la complexité de l’être, de la conscience, de tout le vivant et à ses aspirations d’épanouissement intégral.

Somme toute un ouvrage intéressant, exigeant et riche d’exercices, de méditations, de moyens d’avancement, peut-être trop! Car on reste avec l’impression que s’occuper de la dimension spirituelle de son être est un travail qui gruge énormément de son temps et de ses énergies. Il faut apprendre à respirer consciemment, à faire des méditations de plusieurs sortes, à écrire le résultat de ses méditations, à noter ses rêves pour ne pas les perdre et essayer de les interpréter, à revenir sur sa journée le soir afin d’identifier ses modalités de fonctionnement, afin de regarder son degré d’ouverture au Soi. On nous invite à consacrer du temps à contempler la nature, à écouter de la musique, à faire silence, à créer et à habiter un espace sacré dans sa résidence, à dépasser le rationnel et l’horizontal des occupations quotidiennes, à identifier les images symboliques qui nous parlent ou qui ont parlé à d’autres spirituels, à prendre le temps de s’observer et de se distancier de nos fluctuations émotionnelles et mentales pour désamorcer notre identification avec elles, etc.  Plein de suggestions intéressantes à faire progressivement mais il y en a beaucoup…

C’est un livre à recommander à toute personne prête, comme le souligne la citation qui ouvre la deuxième partie du livre à vivre selon ce à quoi C. G. Jung invite : Qui regarde dehors rêve, qui regarde à l’intérieur s’éveille!

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