La Charte des valeurs

La Charte des valeurs : puisque tout le monde en parle…

Demers Yvonne 9Il me semble que tout a été dit sur la Charte des valeurs. Publiquement et dans le secret des chaumières. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, autour de la machine à café, sur les bancs de l’aréna, au sortir du dépanneur. Il me semble que tout a été dit, que tous  se sont prononcés ouvertement ou anonymement, que chacun s’est laissé aller, qui de son exaspération, qui de ses convictions, qui de ses préjugés, qui de ses engagements citoyens. Il me semble que tout a été dit et pourtant je sens le besoin et le devoir d’ajouter ma voix à ce débat qui soulève tant de controverse.

Ma première réaction à l’annonce du projet de loi en a été une d’exaspération : « On était tranquille; pourquoi ressasser tout ça? ». Les discussions autour des accommodements et de la commission Bouchard-Taylor étaient beaucoup moins vives et fréquentes. Les humoristes avaient trouvé d’autres lignes pour faire rire. Les lignes ouvertes proposaient d’autres sujets d’échange, même les bulletins de nouvelles, souvent à court de scoops durant l’été, avaient fait leurs choux gras de la tragédie à Lac Mégantic. « On était tranquille; pourquoi ressasser tout ça? »

Il y a toujours un côté positif. Aujourd’hui, je pense que la réflexion et les prises de parole entourant ce projet de charte obligent chacun à écouter les propos et arguments, à nommer ses interrogations, à risquer une prise de parole, à se positionner par rapport à ses valeurs, à son identité, à ce qu’il souhaite pour la vie en société. Voilà un exercice démocratique nécessaire.

Personnellement, je suis en accord avec l’esprit de la Charte même si j’aurais préféré qu’on parle de Charte de la laïcité plutôt que Charte des valeurs. Cette dernière expression est à mon avis un peu racoleuse et pompeuse. Racoleuse parce que cela passe mieux auprès de l’électorat moyen. Pompeuse parce que les valeurs promues telles que la neutralité de l’État et l’égalité homme-femme, quoique fort légitimes et louables, ne couvrent quand même pas l’ensemble des valeurs faisant la fierté de tous, telles l’accueil, la tolérance, l’égalité des chances, le respect de la diversité, la solidarité etc.

Je suis en accord avec l’esprit de la Charte parce que pour assurer la liberté de religion pour tous, l’État et ses institutions se doivent d’être totalement neutres, qu’il faille établir des balises pour mieux gérer les diverses demandes d’accommodements relatifs à la religion. Par contre, comme bien d’autres, je considère que l’interdiction faite à l’ensemble des employés de l’État d’afficher ses couleurs en matière d’appartenance religieuse est exagérée et à l’encontre des valeurs traditionnelles du Québec. Soit dit en passant, ce qui est visé avouons-le, c’est ce fameux voile musulman. La peur de l’invasion islamiste comme on a eu, au temps de Duplessis et de la guerre froide, la peur du communisme sous toutes ses formes.

À l’intérieur de ses fonctions, une personne à l’emploi de l’État ne doit en aucun cas faire de prosélytisme,  offrir ou refuser des services, influencer des décisions en alléguant ses propres convictions religieuses. La neutralité doit être respectée à tout prix – en cela le crucifix au-dessus du président de l’Assemblée nationale relève de la pure incohérence-. Mais empêcher une éducatrice, un enseignant, une infirmière, un préposé de porter ce qu’il considère nécessaire selon ses croyances, c’est non seulement le priver de son droit d’exprimer sa foi mais aussi se priver d’occasions de s’ouvrir à la différence et de faire l’apprentissage d’un vivre ensemble harmonieux dans une diversité de cultures et de religions.

Le voile, pour les tenants de la ligne dure, est le symbole de la soumission de la femme imposée par des pouvoirs religieux et machistes. Le tolérer, c’est être complice de la violence et de l’oppression subies par trop de femmes et de jeunes filles à travers le monde. Personnellement, je ne peux nier que cela pose question à ma conscience. C’est un fait que dans plusieurs régions du globe, naître fille, c’est être voué à la discrimination, à la non-reconnaissance de sa liberté, de son autonomie et de ses droits de citoyen; c’est voir sa vie totalement à la merci d’un père, d’un frère, d’un oncle, d’un clan, etc. Mais qui suis-je pour me porter en juge des motifs pour lesquels une femme désire porter son voile? Qui suis-je pour douter des  intentions et des convictions de mes sœurs? Qui sommes-nous pour conclure que nous sommes plus évolués et pour imposer notre façon de vivre et de voir les choses?

Je nous rappelle seulement le long chemin de conversion en matière de féminisme que tous et toutes, hommes et femmes,  avons emprunté depuis des décennies. Malgré les Thérèse Casgrain, les Marie Gérin Lajoie, les Simone Monet Chartrand, les Madeleine Parent… malgré l’AFEAS, la Fédération des femmes du Québec, l’Autre Parole… malgré la marche du Pain et des Roses,  la marche mondiale des femmes en l’an 2000, le 8 mars, force est de constater que l’égalité entre les hommes et les femmes est encore loin d’être complètement acquise. Parlons de violence conjugale, d’équité salariale, de représentation proportionnelle dans les lieux de décision, etc. Peu de femmes, dans l’intimité de leur vie familiale, bénéficient d’une répartition juste et équitable des tâches. J’ai une amie qui se lève à tous les matins à 4 h 30 pour faire le lunch de son conjoint et lui tenir compagnie durant son déjeuner. Qui suis-je pour juger du degré d’émancipation de mes semblables?

Il est long le chemin de la sensibilisation, de la conscientisation, du changement d’attitudes et de l’agir cohérent. Et ce n’est certainement pas par la contrainte et l’obligation que les esprits et les cœurs battront à l’unisson.

Yvonne Demers
10 octobre 2013

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3 commentaires sur “La Charte des valeurs”

  1. Denise Riel

    Merci Yvonne d’avoir osé donner ton opinion sur la charte des valeurs québécoises. Je suis d’accord avec toi que nous devrions parler de charte de la laïcité. Des valeurs restent fondamentales; d’autres changent au fil des décennies pour s’adapter à une société qui elle-même subit de grands changements.
    Le sujet n’est pas neuf; la séparation de l’état et de la religion est faite depuis un bon moment. De plus, les religieuses ont enlevé leur voile depuis déjà plus de 40 ans…
    Qu’est-ce qui se passe pour que nous ayons besoin de reprendre un débat? Y aurait-il de la peur au fond de nos questions? Je pense que comme peuple québécois, nous n’avons pas vraiment trouvé notre identité. Nous avons de la difficulté à nous affirmer tout en étant tolérants et respectueux des différences. J’espère que ces échanges autour de la charte nous amèneront à plus de communion entre nous et avec d’autres.
    Denise Riel

    #270
  2. Riel Francine

    Bonjour Mme Demers

    Très belle réflexion sur le sujet. J’aimerais partager ce texte
    à d’autres pour que l’ils puissent y réfléchir, comme j’ai su le faire.
    Merci encore

    Francine Riel

    #249
  3. maryam tétreault

    bonjour Mme Demers, j’apprécie vos propos ils sont rassurants, je suis québécoise et musulmane depuis 30 ans et je n’aurais jamais cru cela possible au Québec. Nous les femmes voilées nous avons à subir toutes les injures et le défoulement de gens si frustrés et qui ont le mal de vivre..

    merci Madame.

    #243