Le Très-Bas

Denise Bellefleur-Raymond a lu pour nous « Le Très-Bas » du français Christian Bobin. Ce magnifique petit livre de 130 pages, texte poétique en prose consacré à saint François d’Assise, a été publié chez Gallimard en 1992.

Le Dieu que vous chérissez est-il le Très-Haut ou le Très-Bas? Selon Christian Bobin, le Dieu de François d’Assise est le Très-Bas. Cet auteur, dont les livres donnent à la foi chrétienne une place importante, a de quoi enchanter ses lecteurs. Les phrases brillent par leur symbolique, leur transparence, leur air de nous amener plus loin que les mots. Je ne résiste pas à la tentation de le citer abondamment.

L’auteur rapporte qu’un dominicain, Jacques de Voragine, théologien du 13e siècle, a écrit ceci  une quarantaine d’années après la mort de François : François, le serviteur et l’ami du Très-Haut, vécut dans la vanité jusqu’à l’âge de vingt ans.

Selon Bobin, pour cet homme d’Église, vanité veut dire néant car à l’époque,  l’enfance est une maladie éphémère dont on ne sait pas grand-chose. Il poursuit : C’est un homme d’appareil et c’est en empruntant à la hiérarchie militaire du clergé qu’il nomme son Dieu le Très-Haut. C’est oublier cette impatience du Christ écartant les apôtres raisonneurs pour faire place aux enfants. C’est oublier que rien ne peut être connu du Très-Haut sinon par le Très-Bas, par ce Dieu à hauteur d’enfance, par ce Dieu à ras de terre des premières chutes, du nez dans l’herbe.Et Bobin ajoute : Le treizième siècle est siècle des bâtisseurs. À côté des églises de pierre, s’élève une église de mots, la Somme de saint Thomas d’Aquin. Des centaines de pensées trouvent leur appui sur cette clef de voûte : la grâce ne détruit pas la nature, elle la parfait. Il nous faudra nous contenter de cette phrase pour voir l’enfant d’Assise. Il nous suffira, pour l’entrevoir dans les années obscures, de l’écrire ainsi : la sainteté ne détruit pas l’enfance, elle la parfait. Pour le reste, pour plus de détails, c’est en regardant l’adulte qu’on découvrira l’enfant.

Et Bobin conclut ce chapitre, contrairement à de Voragine : François, le serviteur et l’ami du Très-Bas, vécut dans la douceurjusqu’à l’âge de près de vingt ans. Il imagine  ce que fut probablement l’enfance de François avec les rares données disponibles et à partir de l’homme qu’il est devenu.

La mère de François : dame Pica de Provence qui chérit cet enfant. Bobin a de magnifiques passages sur la maternité : Une mère ne représente rien en face de son enfant. Elle n’est pas en face de lui mais autour, dedans, dehors, partout. Elle tient l’enfant levé au bout des bras et elle le présente à la vie éternelle. Les mères ont Dieu en charge. C’est leur passion, leur unique occupation, leur perte et leur sacre à la fois…   Les mères n’ont pas de rang, pas de place. Elles naissent en même temps que leurs enfants… Leur beauté vient de l’amour. L’amour vient de l’attention. L’attention simple au simple, l’attention humble aux humbles, l’attention vive à toutes vies, et déjà à celle du petit chiot dans son berceau, incapable de se nourrir, incapable de tout sauf des larmes.

Le père de François : Pierre de Bernardone d’Assise, marchand d’étoffes et de draps, négociant, homme d’affaires. Les pères vont à la guerre, vont au bureau, signent des contrats. Les pères ont en charge la société. C’est leur affaire, leur grande affaire. Un père, c’est quelqu’un qui représente autre chose que lui-même en face de son enfant, et qui croit à ce qu’il représente : la loi, la raison, l’expérience, la société.

Et d’ajouter : Les hommes tiennent le monde. Les mères tiennent l’éternel qui tient le monde et les hommes. La sainteté future du petit François d’Assise, pour l’instant barbouillé de lait et de larmes, ne tiendra sa vraie grandeur que de cette imitation du trésor maternel – généralisant aux bêtes, aux arbres, à tout le vivant ce que les mères ont depuis toujours inventé pour le profit d’un nouveau-né.

Sa mère le nommera Jean comme le Baptiste (Jean des sources) et comme l’évangéliste (Jean des encres). Son père, absent lors du baptême, ignorera ce prénom et lui donnera plutôt celui de François. Bobin lit en ces deux prénoms les deux vies ou destinées de l’enfant, celle rêvée par son père (François) et celle à laquelle il aspirera (Jean). L’enfance et l’adolescence se passent donc dans l’ombre, dans la douceur et l’amour.

La jeunesse de François. Il devient vendeur aux côtés de son père, dépense son argent en jeux, fête en belle compagnie. Douceur de vivre continue et amour de soi dominent selon Babin. On a vingt ans et des poussières. Les vingt ans, c’est pour le corps, la poussière c’est pour l’âme. L’âme on ne s’en occupe guère, on la laisse voltiger dans le cœur, on lui fait une place à côté des amis, des jolies femmes d’Assise, du vin, du jeu et des chants. Une toute petite place poussiéreuse. Une chambre dans le cœur, la plus retirée, la moins fréquentée. On y entre quelques heures dans l’année, à Noël et à Pâques. Et ça suffit comme ça.

La guerre éclate entre Pérouse et Assise; chevalerie et gloire l’attirent. Mais il est capturé; mis en geôle, il restera affaibli par la maladie bien qu’une gaieté l’habite, qu’il console ses compagnons de captivité, qu’il chante. Jusqu’ici sa gaieté pouvait passer pour le privilège d’une jeunesse dorée, sûre de son avenir parce que maîtresse du monde. Or voici que cette humeur se maintient et s’accroît dans le noir d’une prison, loin des siens. C’est donc que cette joie vient d’ailleurs, de bien plus loin qu’une simple ivresse du monde… Il trouve dans son chant plus qu’une lumière et plus qu’un monde : sa vraie maison, sa vraie nature et son vrai lieu.

Mais il ne comprend pas encore ce qui le fait chanter.

La métamorphose s’insinue en lui durant sa maladie. Il tourne et retourne dans son lit. Il tourne et retourne dans sa vie… La vie est usée, elle est moins aimable à goûter, elle frotte sur l’âme, abîme le songe. On ne peut en parler à personne. On ne peut confier à personne que l’on voudrait quitter cette vie pour une autre, et que l’on ne sait comment faire. Comment dire à vos proches : votre amour m’a fait vivre; à présent, il me tue. Comment dire à ceux qui vous aiment qu’ils ne vous aiment pas.

Changer de vie, voilà ce qu’il espère, mais il hésite, cherche, tâtonne. Nouvelle guerre entre le pape et l’empereur. Il répond à l’appel du pape. Mais dans la ville de Spolète, il rêve dans son sommeil. C’est le murmure, le chuchotement du Très-Bas. Ce petit rêve le détourne de ses conquêtes. La guerre, le commerce ne l’intéressent plus. Meurt l’ambition. Ne reste que la joie sans objet. La vie continue. Mais on peut très bien faire une chose sans y être. On peut même passer le clair de sa vie, parler, travailler, aimer, sans y être jamais. Il décide de disparaître de la ville. Il se cherche : dans les églises désaffectées, dans des voyages sans gloire, au près des mendiants. Il devine que la vérité est bien plus dans le bas que dans le haut, bien plus dans le manque que dans le plein. La pauvreté, le dénuement matériel l’attirent mais la pauvreté dans sa dimension charnelle lui déplaît. Et c’est dans une léproserie qu’il se trouvera.

Ce qui est naturel c’est d’aimer qui vous ressemble et vous flatte. Ce qui est surnaturel c’est d’entrer dans une léproserie près d’Assise, passer une salle après l’autre, aller d’un pas de paysan, calme soudain, voir s’avancer vers vous ces guenilles de chair, ces mains crasseuses qui se posent sur vos épaules, palpent votre visage, contempler les fantômes et les serrer contre soi, longtemps, en silence, bien évidemment en silence; on ne va pas leur parler de Dieu à ceux-là. Ils sont de l’autre côté du monde. Ils sont les déjections du monde, interdits du plaisir des vivants comme du repos des morts. Ils en savent assez long sur le monde pour comprendre d’où vient ce geste du jeune homme, pour comprendre qu’il ne vient pas de lui mais de Dieu : seul le Très-Bas peut s’incliner aussi profondément avec autant de simple grâce. C’est là que François trouve le Très-Bas, là où la vie est réduite à sa plus simple expression, au rien.

Procès du père envers le fils et départ définitif de François. Son père lui intente un procès pour le déshériter car il a donné de son argent à des prêtres pour des réparations d’églises. François ne se défend pas, il garde silence. Le procès le libère en quelque sorte de son père et l’amène à aller vers sa mère la terre. À l’issue du procès, il laisse à son père tous ses vêtements, symboliquement.  On tient les gens par tout ce qu’on leur donne, Je t’ai rendu ce que tu m’as donné – sauf la vie. Mais la vie me vient de plus que toi. Mais la vie me vient de la vie et c’est vers elle que je vais, vers mon amie aux yeux de neige, ma petite source, ma seule épouse. La vie, rien que la vie, La vie, toute la vie. Il peut ainsi devenir Jean, celui que sa mère avait entrevu, vêtu d’une tunique et d’une corde pour ceinture.

Sa vie dans la forêt, dans une cabane de fougères et de branches. Vit-il comme un fou ou comme un saint, se demande-t-on?  Le saint n’en finit pas de relier le proche au lointain, l’humain au divin, le vivant au vivant… Il n’a pas le goût des malédictions, ce goût des faibles. Sa voix est calme, si calme qu’elle fait s’approcher les pauvres qui ne connaissaient du monde que les aboiements. Il emprunte la voix du Très-Bas, jamais celle du Très-Haut. Il sait bien qu’il n’y a qu’un seul Dieu. S’il préfère l’infinie douceur à l’infinie colère, il sait bien que toutes deux procèdent  du même seul infini – celui de l’amour. Il sait bien cela mais préfère cette manière. Elle lui vient de l’enfance Elle lui vient de ses premières années passées dans le giron de Dieu, dans les jupes de la mère…

Les prophètes s’adressent aux hommes pour leur parler de Dieu, ce qui donne à leur voix ce timbre rauque, cette couleur fauve. Lui, il s’adresse à Dieu pour l’entretenir des hommes, pour faire tinter à l’oreille du Dieu lointain cette pure note que chacun délivre par sa vie, par le seul maintien de sa vie dans la durée. C’est une note légère, grêle. Il faut parler le plus bas possible pour ne pas la recouvrir.

François devient l’homme-arbre, l’homme-fleur, l’homme-vent, l’homme-terre, toutes ces choses parlant du Très-Bas. Il parle avec tout l’univers : hirondelles, moineaux, pierres, arbres, animaux, oiseaux, plantes… François a pour frère et soeur toute la création. Son propre corps est aussi son frère car seule voie d’accès à Dieu.

Communauté autour de François : des hommes le suivent avec comme règle la pauvreté, vivant comme des pèlerins. Puis il rencontre Claire, son nom dit ce qu’elle est, ce qu’elle donne : clairière, claire-voie, clairvoyant, éclair, éclaircie.

Les femmes ne sont pas Dieu. Les femmes ne sont pas tout à fait Dieu. Il leur manque très peu pour l’être. Il leur manque beaucoup moins qu’à l’homme. Les femmes sont la vie en tant que la vie est au plus près du rire de Dieu. Les femmes ont la vie en garde pendant l’absence de Dieu, elles ont en charge le sentiment limpide de la vie éphémère, la sensation de base de la vie éternelle.

François croit en l’égalité absolue de tous les êtres vivants; les uns et les autres, il leur reconnaît la même dignité par le seul fait d’exister : riches, pauvres, hommes, femmes, arbres, pierres, bêtes. Claire s’enfuit de chez elle pour éviter un mariage non désiré. Ils sont faits pour s’entendre, ivres du même vin. Chacun de leur côté, François et Claire, séparés par les lieux mais intimement unis de cœur, rassemblent dans les filets de Dieu nombre d’hommes et de femmes.

Dieu. Cette pauvreté de Dieu, ce grésillement de la lumière dans la lumière, ce murmure du silence au silence, c’est à ça qu’il parle, François d’Assise, quand il parle aux oiseaux ou à Claire, la petite sœur d’insouciance. Il est amoureux. Quand on est amoureux on parle à son amour et on ne parle qu’à lui seul. Partout, toujours. Et que dit-on à son amour? On lui dit qu’on l’aime, ce qui n’est presque rien dire sinon le presque rien d’un sourire, le balbutiement d’un serviteur à son maître qui le comble, qui le comble mille fois trop.

Un ordre religieux de plus est créé presque malgré François. La règle de vie : joie de l’âme, insouciance du lendemain, attention entière à toutes vies, dépouillement volontaire, émerveillement devant toutes présences. L’amour est manque plus que plénitude. La joie, c’est de n’être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout, affamé de tout, partout dans les dehors du monde, comme au ventre de Dieu.

Mort. Une maladie touche ses yeux. Il se retire en solitude et en silence. Après avoir loué toute sa vie sa sœur la création entière, il doit affronter la mort qui vient le briser. Il en vient à chanter : « Loué sois-tu pour notre sœur la mort. » Il meurt en 1226 comme un enfant qui interrompt ses jeux et reste là… ne sachant plus que sourire.

Lecture très enrichissante pour qui s’intéresse au développement spirituel de soi et des autres! Il faut cependant être ouvert à l’univers de l’écriture poétique.

Denise Bellefleur-Raymond
octobre 2012

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Un commentaire sur “Le Très-Bas”

  1. Gilles Guérard

    Ce livre de Bobin me revient en travaillant avec le prochain film de Bernard Émond, Tout ce que tu possèdes, car le refus de François d’assumer l’héritage de son père négociant devient de nos jours un problème de conscience. Bobin en fait une lecture imprégnée de psychanalyse, car la complexité du rapport humain a été mise de côté chez François. Un jeu poétique de Bobin met l’enphase sur la renonciation. À mon avis, l’idéal de François le porte à un choix propre à son temps, d’une allure plutôt révolutionnaire.
    L’écriture poétique contient des paradigmes encore critiquables pour qui veut tracer son itinéraire dans notre monde actuel.
    C’est beau d’en explorer les chemins possibles! Merci.

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