Les armes du silence

Il n’y a rien à entendre, pas un mot
On n’entend pas le son de leur voix
Une mélodie s’inscrit sur le monde
Un langage pour toute la terre.
(Ps 19,4)

Le verset de ce psaume me revenait au cœur et en tête lorsque je me tenais debout, silencieuse, avec quelques quatre-vingt autres personnes, toutes aussi silencieuses, au Square Victoria, pour appuyer les indignés de Montréal. Silence sur le village des occupants, communion de pensée avec ces militants, solidarité par la prière et la méditation. Il n’y a que la foi, religieuse ou humaniste, qui peut comprendre une telle action, qui peut mobiliser et enrôler, qui peut faire lever les armes du silence.

« Le silence est parfois une forme de résistance » disait Lao She, romancier chinois, persécuté par les Gardes Rouges pendant la révolution culturelle déclenchée par Mao en 1966. Lorsque tout a été dit sur une question et que rien n’a été obtenu ou si peu, le silence prend sa place. Je fais ici un rapprochement avec l’attitude silencieuse de Jésus devant Pilate qui l’implorait presque de se défendre tellement il ne voyait en lui aucun motif de condamnation. Il semble bien que pour Jésus tout avait été dit et fait. Ils ne comprendraient pas davantage.

Le silence comme affirmation non-violente de ses convictions et revendications est l’une des armes des groupes pacifistes. Citons par exemple les cercles de silence instaurés par les frères franciscains de Toulouse en 2007 pour protester contre l’enfermement et les conditions de détention des sans-papier, la marche de la journée internationale pour le refus de la misère, le 17 octobre de chaque année, que les organisateurs demandent de vivre en silence, la manifestation spontanée de proches et voisins pour dénoncer la violence familiale qui a fauché mère et fille dans un quartier de Longueuil…

Prêcher par le silence. Dans un contexte social où les oreilles se ferment à tout discours moralisateur et prosélyte, le témoignage discret de gens riches d’intériorité et de sagesse est plus prometteur. À ce propos, plusieurs ont entendu à une récente émission de Tout le monde en parle madame Joyce Napier, correspondante de Radio-Canada à New-York. Guy-A Lepage lui demandait de nommer le moment le plus impressionnant vécu dans sa carrière journalistique. Elle a répondu spontanément : « L’annonce de la mort de Jean-Paul II sur la Place St-Pierre de Rome. 400,000 personnes réunies dans un tel silence que j’entendais mes pas sur le pavé. » Je ne sais pas si c’est réel ou si je l’ai imaginé, mais il m’a semblé que la réponse a commandé le silence sur le plateau. Comme s’il n’y avait plus rien à dire après un tel témoignage. Le coup avait porté.

Je ferais également un lien avec le succès de deux films qui n’avaient pourtant rien de très commercial. Il s’agit d’abord du film Le grand silence, du cinéaste Philip Gröning, paru en 2005. Une projection de près de trois heures où à peu près seuls viennent à nos oreilles les bruits de pas et le chant des moines Chartreux. Une véritable expérience spirituelle pour le spectateur. Le deuxième film, plus récent celui-là, s’intitule Des dieux et des hommes, du réalisateur Xavier Beauvois. On ne pouvait qu’être frappé par la sobriété des images mais surtout par la présence discrète mais combien solidaire des moines de Tibhirine auprès de la population locale pourtant de religion musulmane. Une présence respectueuse et silencieuse dont les algériens se souviennent encore avec émotion. Je serais portée à croire que l’accueil au box office qu’ont reçu ces deux longs métrages est un signe d’un besoin pressant éprouvé par bon nombre de personnes de retourner à des espaces de silence et d’intériorité, espaces entrevus comme chemins de liberté et de communion.

Dans un monde où il faut être branché pour être in, où nous sommes constamment bombardés d’images et de décibels, il me semble urgent de réintroduire ces espaces de silence et d’intériorité pour résister aux pressions extérieures, pour laisser place à ce qu’il y a de plus humain en chacun, pour faire advenir, par toute la force de l’amour et de la non-violence, un monde de justice et de paix.

Yvonne Demers
24 novembre 2011

 

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2 commentaires sur “Les armes du silence”

  1. Céline

    Yvonne
    Merci beaucoup pour cette réflexion qui fait réfléchir…
    Intériorité et engagement social, vie spirituelle et vie culturelle sont associés dans un même mouvement nourrissant la Vie et en témoignant!…
    Céline

    #27
  2. Bonjour Yvonne,
    C’est une grande attention que j’ai lu ce beau texte que tu nous livres. Les mots que tu cisèle comme à l’habitude nous interpellent. Ils sont tous à leur place. Mais permets moi de faire une remarque pour dire qu’il y a un seul mot que j’aurais voulu ne pas lire parce qu’à mon sens il est antynomique avec le silence. Tu écris  »Le silence est l’une des  »armes » des groupes pacifistes… ». J’aurai préféré : »Outils » –  »Instruments » –  »Moyen ». Parce qu’ils me semblent plus appropriés.
    Une arme tonne, une arme blesse ou tue, une arme agresse … L’espace silence n’en a pas besoin. Notre intériorité est pleine d’un amour qu’il faut partager avec les autres.
    Salutations

    #26