Moi, mes souliers m’ont raconté

Ce conte a été écrit par Yvonne Demers pour le lancement de la 10e année de Chemins de vie, le 30 septembre 2012.

La cordonnière est assise dans sa boutique.

(Le narrateur)

Ch.de-vie30-09-12-062La cordonnière s’arrête. Ça fait bien deux heures qu’elle travaille. Ce matin, elle a remplacé un œillet sur une botte de randonnée, recousu la languette d’un soulier de golf, remplacé le talon d’un escarpin, recollé une semelle. Elle a bien mérité son petit café.

Elle est seule. Elle est souvent seule. La plupart du temps. C’est qu’elle aime bien la solitude. C’est un peu pour cela qu’elle a choisi le métier. Mais aussi parce qu’elle aime le cuir, sa texture, sa senteur. Le cuir « c’est plein de vie là-dedans! » Elle travaille dans le silence – elle dit que la radio la fatigue à la longue – Parce que la cordonnière est une grande rêveuse ou plutôt une grande « jongleuse ».  Elle est seule, mais ça serait plus exact de dire que son atelier est habité de personnages et d’histoires merveilleuses – ou dramatiques- c’est selon… Le monde, elle l’amène dans sa cordonnerie. Elle donne vie aux objets qui sont devant elle. Elle leur imagine des histoires. Elle leur suggère des propriétaires, des aventures. Ce matin, elle entend chanter:

(Le chœur chante « Moi mes souliers » de Félix Leclerc.)

Moi mes souliers ont beaucoup voyagé
Ils m’ont porté de l’école à la guerre
J’ai traversé sur mes souliers ferrés
Le monde et sa misère.

(La cordonnière, qui s’est levée pour prendre une vieille botte de marche.)

Hum! C’est vrai que cette botte-là a du vécu. Ça fait plusieurs fois qu’elle se retrouve sur mon établi. La semelle et le talon ont été remplacés. J’ai dû tracer une nouvelle languette. Les lacets, on n’en parle pas. J’ai du mal à trouver maintenant des lacets en cuir aussi résistants que les originaux. Je n’arrive pas à cacher les éraflures ni à redresser les plis d’affaissements. Pas moyen de lui redonner son premier lustre. Une vieille botte mais respectée des autres. Elle ne parle pas pour rien dire. Mais quand elle se raconte, on entendrait voler une mouche… ou de petits reniflements. C’n’est pas du bon vieux temps qu’elle parle, c’est de toute l’histoire humaine : des peurs, des dépassements, des amitiés fidèles, des amours qui font mal, des blessures et des longs chemins de guérison. Elle raconte la solidarité dans les épreuves, des actes de bravoure mais aussi des trahisons et des lâchetés. On reconnaît notre chemin à travers son voyage pis ça nous encourage, ça nous donne le goût de n’pas lâcher, de continuer… pis d’espérer.

(Le chœur)

Moi mes souliers ont passé dans les prés
Moi mes souliers ont piétiné la lune
Puis mes souliers ont couché chez les fées
Et fait danser plus d’une.

(La cordonnière)

Oh! Celui-là, c’est mon petit chausson. Il n’a pas été réclamé. Celle qui l’a porté avait le pied léger. Ça peut pas faire autrement, regardez-moi la largeur de ce chausson-là! Une artiste sûrement. Pourquoi pas, tant qu’à y être, une danseuse étoile dans une grande troupe. Casse-Noisettes, le Lac des Cygnes, la Flûte enchantée, Roméo et Juliette… Je le vois, le petit chausson, tournoyer sur les scènes de grandes salles. Je l’entends marteler au rythme de la musique de Tchaïkovski, Mozart, Prokofiev…dans de superbes costumes et décors… Un beau voyage dans des pays imaginaires mais aussi aux fins fonds des cœurs. La musique, moi j’ai trop de respect pour elle pour travailler en même temps. Je m’arrête pour l’écouter, pour qu’elle fasse son chemin en moi. Je pense que ça vaut aussi pour la peinture, la sculpture, les arts en général. Tout ce qui touche à la Beauté. C’est plus qu’un monde d’émotions, c’est un espace de création, de re-création.

(Le chœur)

Sur mes souliers y’a de l’eau des rochers
D’la boue des champs et des pleurs de femme
J’peux dire qu’ils ont respecté le curé
L’pays l’bon Dieu et l’âme.

(La cordonnière)

Ce brun là… vraiment un soulier ordinaire! Rien pour être remarqué. Ordinaire comme le quotidien, comme la vie et le travail de tous les jours. Ordinaire comme les tâches essentielles à reprendre chaque matin, comme les routines, les habitudes… tout ce qu’il y a de plus ordinaire! Un ordinaire bâti avec des matériaux ordinaires : des apprentissages, des valeurs, du sens, des relations, des petites réussites et de petits échecs. Un ordinaire de petites décisions, de petites omissions, de découvertes, de constats. Un ordinaire riche de ses générosités, fier de ses réalisations mais aussi pauvre de sa tiédeur et de son indifférence. Un ordinaire de courage et de persévérance mais souvent aussi de souffrance et de désespérance. Moi je trouve que, dans les journaux et les bulletins de nouvelles, et même en politique, on oublie trop souvent le monde ordinaire, celui qui ne fait pas de bruit, qui ne réclame pas grand-chose, qui est, par rapport aux stars, ben «drabe» ben «plate». On l’oublie comme on oublie qu’on respire, qu’on digère et que nos cellules se régénèrent. Et pourtant, même si on l’oublie, le cœur qui bat… faudrait pas qu’il s’arrête de battre!

(Le chœur)

S’ils ont marché pour trouver l’débouché
S’ils ont traîné de village en village
Suis pas rendu plus loin qu’à mon lever
Mais devenu plus sage.

(La cordonnière)

C’est frappant, je ne répare pratiquement jamais de souliers d’enfants. Ah j’ai parfois des patins ou des souliers de soccer mais des souliers de tous les jours… pratiquement jamais. Ou les enfants n’ont pas le temps de les user parce qu’ils grandissent trop vite ou ils les usent à la corde, surtout l’été, à force de se traîner par terre, de freiner avec leur pied, de sauter dans les trous d’eau ou de frapper sur les roches, les ballons ou les poubelles. Les souliers d’adultes ont en général la vie plus longue, ils ont plus d’histoire.

Moi, je pense que les années travaillent leur homme (ou leur femme). Y’appellent cela de l’expérience. Pis quelqu’un qui prend le temps de s’asseoir pis de se regarder vivre, ça doit aider à vivre plus consciemment, plus intensément. Ça me fait penser aux gens de la campagne autrefois.  Après l’souper, en se berçant sur la galerie, tout en fumant leur pipe, ils repassaient leur journée. Un genre de méditation, de contemplation. Ça jasait pas fort mais ça rendait fort. Moi j’pense que de repenser à son passé, à ses choix, aux périodes difficiles, aux personnes qu’on aime et qu’on a aimées,- y’appellent ça relire son parcours de vie-  ben ça doit aider à voir la vie autrement, ça doit aider à devenir plus sage. Je suppose…

(Le chœur)

Tous les souliers qui bougent dans les cités
Souliers de gueux et souliers de reine
Un jour cesseront d’user les planchers
Peut-être cette semaine.

(La cordonnière)

Des souliers, j’n’en n’ai pas beaucoup de « matchés ». Ils m’arrivent rarement en couple. On dirait des veufs et des veuves. Parce que c’est ça la vie. Y en a qui meurent, y en a qui restent. On va tout’ y passer. Comme la belle madame, bien trop chic pour ma cordonnerie, qui m’a apporté ses escarpins de cinq pouces pour que je lui pose des bandes anti-dérapantes, comme ma vieille voisine qui voulait des semelles pour rapetisser les souliers trop grands qu’elle avait dénichés au comptoir vestimentaire. La vie, la mort, ça fait réfléchir en grand. Pas juste ça! Il y a les riches et les pauvres, les biens portants et les malades, ceux qui ont le pouvoir et ceux qui sont écrasés, ceux qui ont tout’ pour eux autres (le succès, la reconnaissance, la facilité) et ceux qui depuis leur naissance, en arrachent continuellement. Moi, y a ben des choses qui me font jongler, qui me font me poser des questions.  Ça m’arrive de prier dans ce temps-là. Moi j’y crois au bon Dieu.

(Le chœur)

Non mes souliers n’ont pas foulé Athènes
Moi mes souliers ont préféré les plaines
Quand mes souliers iront dans les musées
Ce s’ra pour s’y s’y accrocher.

J’y crois au bon Dieu pis j’me dis qu’il a fait quelque chose de beau et de bon quand il a créé la terre, le soleil pis les étoiles. Quand il a créé les mers, les lacs et les ruisseaux. Quand il a créé les animaux, les poissons et les oiseaux. Quand il a créé les hommes, les femmes et les enfants. Les bébés surtout. C’est-y assez beau le monde! Moi, j’n’ai pas eu la chance de voyager, de voir les vieux pays comme y’ disent, mais j’en ai vu et entendu des belles choses. Même vous autres, les souliers… sur les trottoirs, dans les centres d’achats, dans les chambres à coucher, au restaurant, dans la forêt… même à l’hôpital… vous autres aussi les souliers, vous en avez vu et foulé de belles choses. Si on se mettait à se raconter tout ce qu’on a vu et vécu, si on se mettait à chanter chacun nos refrains, aye! Ça en ferait du beau cinéma, de la belle symphonie!

Nos parlures et nos lignes musicales, toutes inédites, toutes originales, ça c’est un bel hymne à la Vie. Et ça s’rait un bel hymne à l’Amour, si on s’écoutait et s’entraidait. Il me semble que ça nous rapprocherait, que ça tisserait des liens. On viendrait quasiment comme des frères et sœurs. S’il y a de quoi, on s’enrichirait mutuellement et ça nous donnerait du ressort pour continuer à marcher même si ça risque de nous amener dans des endroits ben salissants pour nos beaux souliers.

(Le chœur)

Au paradis parait-t-il mes amis
C’est pas la place pour les souliers vernis
Dépêchez-vous de salir vos souliers
Si vous voulez être pardonnés
Si vous voulez être pardonnés.

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