Nicole Croteau, « Heureux les pauvres? »

Recension du livre de Nicole Croteau, Heureux les pauvres ? Préface de Françoise David, éditions Médiaspaul, 160 pages, 2016.

Nicole Croteau a eu une enfance difficile. Au prix de 25 ans d’efforts et d’étude, elle était parvenue à réaliser son rêve : travailler dans le domaine de la santé comme orthothérapeute. Elle était même devenue formatrice. Cette réussite professionnelle était ce qui donnait davantage sens à sa vie. Mais cela n’a pas duré. Autour de la quarantaine, sa vie a basculé. La maladie, des séjours répétés à l’hôpital, une santé fragilisée ont fait qu’elle n’a jamais pu retourner sur le marché du travail. Elle est rapidement tombée dans la pauvreté et y est restée, avec tout ce que cela comporte de difficultés et d’humiliations. Ce fut la lutte pour survivre au jour le jour. Cette précarité s’est atténuée quand, à 65 ans, elle a commencé à toucher la pension de vieillesse; ce n’était plus la misère, mais c’était encore la pauvreté.
Durant toutes ces années, elle a lutté, d’abord pour survivre, mais ensuite pour parvenir à guérir de ses blessures d’enfance et à s’accomplir comme personne. Son expérience, elle a voulu la mettre par écrit, pour faire connaître la réalité des pauvres et enrayer leur stigmatisation.
Son livre comporte trois parties et vise trois objectifs. La première partie veut faire connaître la pauvreté de l’intérieur. Elle y décrit bien comment cette plongée soudaine dans la pauvreté a changé sa vie. D’abord, voir son emploi du temps changer radicalement, alors que le défi de réussir à manger chaque jour devient sa principale préoccupation et occupe la plus grande partie de son attention et de son horaire. Faire l’expérience d’avoir faim. Se retrouver de plus en plus isolée : en perdant son emploi, elle perd le réseau de son milieu de travail ; elle ne voit plus plusieurs de ses amis parce que, faute de temps et d’argent, elle ne peut plus participer aux activités communes. Tomber graduellement dans la marginalité, avec la perte d’estime de soi qui s’en suit. L’humiliation de sentir le regard négatif ou condescendant que les autres posent sur elle. La souffrance de ne plus avoir accès à la culture, de ne plus pouvoir s’acheter de livres ou se payer une sortie au cinéma. Ne plus pouvoir s’offrir de plaisir : un bon repas, une sortie avec des amis.
Au cours de sa longue traversée, Nicole a reçu l’aide de plusieurs personnes de bonne volonté ; elle le reconnaît et les en remercie. La deuxième partie du livre intitulée « Comment accompagner ? » s’adresse aux aidants qui doivent éviter certains pièges et trouver le ton juste. Ne pas réduire les besoins essentiels à ceux du corps, mais reconnaître que les pauvres ont aussi d’autres besoins : trouver la nourriture du cœur et de l’âme, être entendus et écoutés, avoir des temps de répit, pouvoir se donner des plaisirs sans culpabilité. Nicole a constaté que malgré leur bonne volonté, les aidants étaient parfois mal à l’aise : crainte de blesser, sentiment de culpabilité, gêne devant leur impuissance à apporter une aide concrète. Elle propose des attitudes aidantes : donner sans humilier, le cas échéant admettre son impuissance et essayer de transformer un rapport « aidant-aidé » en une relation plus égalitaire.
Dans sa troisième partie, c’est aux personnes prises dans l’engrenage de la pauvreté qu’elle s’adresse. À partir de sa propre expérience de résilience, elle indique des voies de passage : malgré un départ difficile dans la vie, se reprendre en main ; retrouver une marge d’autonomie ; dépasser la culpabilité ; oser exister ; ne pas renoncer au plaisir. Il y a une renaissance et des recommencements possibles. On peut grandir à travers la pauvreté.
Alors, « Heureux les pauvres ? » (Luc 6,20). Pour répondre à la question, l’auteure insiste sur l’importance de reconnaître qu’il y a pauvreté et pauvreté. La simplicité volontaire peut contribuer à la joie de vivre. Mais il ne faut pas confondre la frugalité choisie librement et le dénuement subi : selon son expérience, ce dernier ne génère qu’angoisse, ressentiment et frustration.
L’auteure ayant choisi cette parole provoquante de Jésus comme titre de son livre, on pourrait s’attendre à ce qu’elle la commente, soit pour s’en inspirer, soit pour la contester. Elle ne le fait pas. Dans le livre, il n’est pas fait mention de foi ou de religion. L’auteure mentionne avoir, pendant un certain temps, trouvé du secours dans la pensée positive véhiculée par le «nouvel âge». Maintenant, elle trouve sa nourriture dans l’art et la culture.
Le propos de l’auteur n’était pas de faire une analyse sociale de la pauvreté ou de dénoncer le système. Cela, Françoise David, députée de Gouin, le fait brièvement et vigoureusement dans la préface.
L’intention de l’auteure, en écrivant ce livre, était « de faire connaître la réalité des personnes aux prises avec la pauvreté et de rappeler que le dépouillement, même involontaire, peut s’avérer un passage révélateur du pouvoir que nous avons de nous transformer. » (page 154)
Cette description de la pauvreté vue de l’intérieur nous amène efficacement, nous lecteurs, à identifier nos préjugés fréquents vis-à-vis les « assistés sociaux » et à voir ceux-ci comme des personnes à part entière, avec chacune son histoire, ses souffrances, ses désirs légitimes de bonheur et d’accomplissement. Le témoignage intelligent de cette femme courageuse nous invite à plus d’empathie et de solidarité pour ces citoyens qui partagent avec nous la même dignité humaine.
Clément Farly

Un commentaire sur “Nicole Croteau, « Heureux les pauvres? »”

  1. Anonyme

    Chaque être humain est un cas particulier .Inutile de généraliser les situations ,prenons le temps d’analyser au cas par cas afin de trouver le moyen le plus propice ,ou favorable d’aider qui n’est pas toujours de donner de l’argent .Personne n’est a l’abri d’une situation similaire .
    Les politiciens , les dirigeants , les citoyens ,les travailleurs mettez vous a l’ouvrage . Rebattez les cartes , sortez de votre bureau , allez a la rencontre de ceux qui ont besoin de vous .
    Bravo Nicole pour votre courage
    Une citoyenne concernée .

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