Obligation d’entendre et de regarder

Il y a quelques jours, un homme que je connais depuis longtemps, et que j’apprécie, me raconte les dernières heures passées en compagnie de son épouse à l’agonie. Il me raconte, et, un moment donné, par réflexe, je me suis retournée brusquement plaçant mes mains contre mon visage; c’en était trop! Comme si je ne pouvais, comme si je ne voulais, plus entendre et regarder.

C’est cette scène qui me revient aujourd’hui.

Aujourd’hui, les bulletins de nouvelle nous transmettent les images du marché de Noël, en plein cœur de Berlin, au lendemain de ce qui semble être un attentat par un conducteur fou fonçant sur les badauds. Aujourd’hui, on voit l’ambassadeur de Russie abattu par un policier turc. Aujourd’hui, dans le décor d’Alep en ruine, défilent hagards, des femmes, des enfants, des blessés. Aujourd’hui, des manifestations tournent mal dans les rues de Kinshasa pour protester contre le président Kabila qui s’accroche au pouvoir.

Aujourd’hui, de nombreuses familles sont en quête d’un panier bien garni de victuailles. Aujourd’hui, des politiciens véreux et des criminels sans scrupules se négocient des réductions de peine. Aujourd’hui des Trump et des Rambo sont applaudis par des citoyens désenchantés et inquiets. Aujourd’hui, les urgences sont engorgées et les listes de gens en attente d’une chirurgie s’allongent désespérément. Aujourd’hui, des parents exténués ne savent plus à quelle porte frapper pour obtenir du répit ou des services pour leur enfant handicapé ou autiste.

C’est assez! On a le goût de fermer la télé, de passer à un autre appel, de monter le volume de sa musique préférée, de s’endormir jusqu’à demain.

Et pourtant, une petite voix monte de la conscience, une petite voix sourd de l’appel entendu tout au long de l’Avent 2016 : Debout! Veillons.

Veiller, rester éveillé, demeurer en alerte pour entendre le cri des souffrants et des affamés. Garder ses sens allumés pour suivre les pas des fuyards et des déplacés. Soutenir le regard de celui qui implore la pitié et le pardon. Écouter les pleurs des enfants apeurés et des mères éplorées. Durcir son front et serrer des poings devant les injustices, les tromperies et les manipulations. Risquer un balbutiement d’indignation, une parole plus articulée, un plaidoyer, pour protester, dénoncer, défendre et réclamer.

Il y a le réflexe bien humain de vouloir nier et fuir le réel mais il y a aussi la grandeur et la force de la personne humaine qui permet, par-delà la peur et le découragement, de se reprendre et d’affronter la réalité. Appel à tous les hommes et femmes de bonne volonté : obligation d’entendre et de regarder.

Yvonne Demers
21 décembre 2016

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