Yvonne Demers : L’esprit de Charles veille sur le désert

L’esprit de Charles veille sur le désert

S’il fallait résumer en une seule phrase ce que je dégage de mon récent voyage en Algérie, sur les pas de Charles de Foucauld, ce serait ce que j’ai choisi comme titre. Oui, depuis près de cent ans, l’esprit de Charles de Foucauld continue de veiller, comme une lumière persistante et bienveillante, au cœur de Tamanrasset et au sommet de l’Assekrem. Au centre du Hoggar, dans un désert hostile mais d’une beauté à couper le souffle, une toute petite communauté chrétienne, à l’instar du célèbre marabout, se fait présence gratuite d’Église dans l’univers musulman et témoigne de la sollicitude du Père auprès des populations locales, particulièrement auprès d’un peuple maintenant en minorité, les Touaregs.

Même si fouler le sol sur lequel Charles a marché est émouvant, si entrer dans les bâtiments qui l’ont abrité est comme pénétrer dans un lieu sacré, si se recueillir et célébrer dans sa chapelle est une expérience inoubliable, je dois dire que, personnellement, ce n’est pas ce qui m’a le plus marquée. Une seule question me martelait l’esprit et le cœur : pourquoi?

Pourquoi Charles a-t-il choisi d’aller évangéliser dans une contrée si déserte? Tamanrasset n’était qu’une toute petite bourgade de « vingt feux » à son arrivée dans le Hoggar. Une toute petite bourgade au milieu de nulle part, fréquentée par des familles exilées. Pourquoi a-t-il décidé de construire une habitation là-même où les populations n’étaient que de passage, carrefour de oueds, déserté par ceux-là mêmes qu’il voulait servir, les Touaregs? Pourquoi, comme prêtre, fervent adorateur de la sainte hostie, persuadé que la présence eucharistique pouvait à elle seule transformer le cœur des non-croyants, a-t-il accepté d’être privé pendant de si longs mois de la célébration de l’eucharistie et de la présence réelle dans sa petite chapelle? Pourquoi persister dans son choix de demeurer au cœur du désert où l’Évangile ne pouvait prendre racine? Seuls la foi et l’amour pouvaient motiver ce passionné de Jésus de Nazareth, celui qu’il voulait imiter radicalement¸ jusqu’à désirer la dernière place et la totale abjection. Seul l’amour de Jésus, reconnu dans le tout venant, pouvait le convaincre d’ouvrir inlassablement sa porte, se faisant frère en tout et pour tous.

Aujourd’hui encore, des hommes et des femmes se réclament du Christ Ressuscité et se mettent à l’école de Charles; ils choisissent l’irrationnel à nos yeux. Nous avons rencontré Daniel, prêtre de Vendée, depuis trois ans à Tamanrasset, curé d’une paroisse qui ne compte que 9 paroissiens (!). Il affirme sans broncher, que oui, sa nomination a du sens malgré un manque désespéré de prêtres en Occident; oui, il est fier de son Église qui, en toute gratuité, l’a envoyé en mission en ces terres isolées et musulmanes. Nous avons rencontré des petites sœurs du Sacré-Cœur, gardiennes de La Frégate, un des ermitages que Charles a habités. Bien plus que des gardiennes d’un bâtiment historique, elles se font, à l’exemple du bienheureux, gardiennes de son charisme, elles se font prière, accueil, soutien, soeurs respectueuses et compatissantes envers les familles dans le besoin. Nous avons rencontré Antoine Châtelard, le célèbre spécialiste de Charles, qui se fait le défenseur, avec cette belle humilité qui le caractérise, de la nécessité d’un dialogue de vie et d’action avec les frères et sœurs d’autres cultures et confessions. Nous avons rencontré, à l’Assekrem, des petits frères de Jésus, dont Édouard qui y a passé les 50 dernières années de sa vie. Depuis près de cent ans, des petits frères s’entêtent à garder ouvert ce site qui est devenu le principal lieu d’accueil dans le Hoggar. Tous les ans, d’octobre à mai, 15,000 personnes gravissent le sentier qui mène au sommet et découvrent avec étonnement trois chrétiens qui prient, qui servent avec bonne humeur le thé de l’hospitalité, qui entretiennent les bâtiments rudement éprouvés par les vents et les pluies, qui répondent patiemment aux questions, qui témoignent d’une lumière jadis allumée par frère Charles et, s’il plaît à Dieu, dont la flamme ne s’éteindra jamais.

En terminant j’aimerais dire que si mon corps, mon esprit et mon cœur se nourrissent encore des sensations et des émotions ressenties au cours de ce voyage, c’est davantage la croyante qui a été touchée. J’ai été saisie par l’héritage spirituel et bien vivant de Charles de Foucauld. Dans la discrétion et la pauvreté de moyens, dans le don et l’abandon, sur les traces du bienheureux et dans l’imitation de Jésus de Nazareth, des témoins « crient l’Évangile » par leur qualité d’être et par la puissance d’Amour qui les habite. Oui l’esprit de Charles veille encore sur le désert.

Yvonne Demers,
novembre 2009

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