« Une vie pour se mettre au monde »

Denise Bellefleur-Raymond a lu pour nous …

Un petit livre lumineux, en voici un! Il s’intitule Une vie pour se mettre au monde. Écrit par deux personnes très complémentaires, il y a d’abord Marie de Hennezel, psychologue clinicienne, qui est devenue une spécialiste reconnue de la fin de vie et de l’art de bien vieillir ; et il y a également Bertrand Vergely, philosophe vulgarisateur qui développe des thèmes comme celui des expériences limites et celui du bonheur.

L’avant-propos présente  trois questions qui ont servi de fil conducteur aux réflexions des deux auteurs. Les voici : «Comment apprivoiser la vieillesse, nommer les peurs dont elle est l’objet, pour les dépasser et retrouver confiance dans les forces vitales qui nous portent? Comment approfondir ensuite ce que l’on est, prendre de la densité en plongeant dans son intériorité? Comment enfin accomplir sa vie, et transmettre aux générations qui suivent le goût de la vivre pleinement et d’en explorer le sens? »

Ce projet suppose que la vie peut être pleinement vécue jusqu’à la fin, qu’elle est mûrissement et accomplissement. Mais à certaines conditions. Par exemple prendre conscience à chaque étape de la vie, donc bien avant la vieillesse, des pertes et des lâcher prise qui les accompagnent; accepter de vieillir dans une société qui valorise si peu l’avancée en âge; accepter de descendre dans les profondeurs de son être; découvrir l’évolution de son psychisme, apprendre à s’adapter et à voir les choses autrement. Le défi se résume ainsi: « vieillir sans être vieux ».

Dans la première partie, Marie de Hennezel est centrée sur l’expérience de vie des personnes aînées. Elle dénombre sept peurs omniprésentes dans le vieillissement et les démantèle en cherchant les ressources et les forces pour les apprivoiser: Voici ces peurs que chaque lecteur reconnaîtra sous une forme ou une autre dans sa propre vie :

  • La peur de ne plus séduire ou la peur du vieillissement physique
  • La peur d’être un fardeau pour la société et les jeunes
  • La peur de devenir dépendant, de perdre son autonomie
  • La peur d’avoir des troubles cognitifs, de s’absenter progressivement du monde
  • La peur de vivre en maison d’hébergement, d’y perdre son identité et son intimité ou la peur de ne pas pouvoir décider pour soi-même
  • La peur de l’isolement, du repli sur soi
  • La peur de la mort, la peur de mal mourir

Ces peurs sont bien réelles mais la possibilité de leur confrontation l’est tout aussi :

  • Quelle liberté de pouvoir être et de ne plus rien avoir à prouver!
  • Est-on ridée ou radieuse, quelle est notre façon de nous voir?
  • Est-il possible de passer du corps que l’on a à celui que l’on est?
  • A-t-on le souci de s’alléger en vieillissant?
  • Que fait-on pour garder son autonomie psychologique?
  • Accepte-t-on de laisser aux enfants la possibilité de rendre ce qu’on leur a donné?
  • A-t-on souci d’exprimer la vie émotionnelle qui n’a peut-être pas pu s’exprimer comme il se devrait et qui peut engendrer des troubles cognitifs?
  • Relire sa vie, en identifier les ratés et les bons coups, se pardonner, accepter sa vie telle qu’elle a été, cela fait-il partie de notre vision de bien vieillir?
  • Peut-on être utile, du moins fécond, même en maison d’hébergement?
  • Développe-t-on son intériorité pour avoir les ressources affectives et spirituelles pour s’adapter à n’importe quel lieu de fin de vie?
  • Quelles sont nos pratiques pour se calmer intérieurement?
  • Est-on bien avec soi-même car la bonne solitude est nécessaire à la réflexion, au face-à-face avec soi et avec son Dieu?
  • Les conditions du mourir importent-elles plus que la mort elle-même?

Marie de Hennezel compare la vie à une bougie : « L’essentiel pour une bougie n’est pas l’endroit où elle est posée, c’est la lumière qu’elle irradie jusqu’au bout ». C’est bien ce qu’elle démontre dans ces pages.

Dans la deuxième partie, la réflexion de Bertrand Vergery est plus philosophique qu’expérientielle. Il lutte contre la plainte répandue que vieillir, c’est affreux, que c’est un désastre. Il développe donc ce que c’est que vieillir.

  • Relever le défi plutôt que se lamenter.
  • Ne pas vivre en persécuté mais en être humain.
  • Devenir ce que l’on est.
  • Vivre plutôt qu’y renoncer.
  • Accepter sans se résigner, dire oui volontairement à la vie.
  • S’appuyer sur soi et vivre de l’intérieur quand la santé nous est refusée.
  • Porter la vie malgré les preuves et ainsi être lumineux.
  • Dire oui à la face cachée des choses de la vie.
  • S’ouvrir au temps de l’âme, au temps intérieur, à ce qui vit en soi, dans le silence et l’écoute.
  • Donner du sens à la vie, à sa vie.

Vieillir est donc un mûrissement non une déchéance. Le temps irréversible nous invite à passer de ce que l’on a à ce que l’on est. Le temps apporte une certaine ascension malgré le déclin des capacités du corps. Le temps apporte une inversion dans le fait de recevoir plutôt que de donner, la vie devenant réceptivité, même de la mort et de son mystère. Bien d’autres réflexions de Bertrand Vergery sont stimulantes.

Le dernier chapitre se présente comme un dialogue entre les deux auteurs, ouvert par des versets de l’Ecclésiaste 3 : Il y a un moment pour toutUn temps pour enfanter, et un temps pour mourir…  un temps pour garder, et un temps pour jeter…. Le processus du vieillissement est décrit comme « un qui perd gagne ». « Notre décroissance, en vieillissant, est un effet d’optique. En réalité, notre être reste entier, mais ce n’est pas visible».

Ce processus y est décrit comme le passage du Moi conscient au Soi inconscient et spirituel dans le processus d’individuation développé par  C. G. Jung, notamment par le travail sur ce qui est resté dans l’ombre durant toute sa vie active et qu’il devient si important de développer pour que se dilate la personne intérieure.

Ce livre est un hymne à la liberté! « Nous ne choisissons pas notre destin, ni notre mort, mais nous avons la liberté et le choix du niveau auquel nous allons le vivre : le refuser ou l’épouser. Résister à la pente ou au contraire la gravir, l’affronter. La vraie dignité, la vraie liberté, c’est de dire oui à ce qui est. C’est cela s’accomplir ».

Denise Bellefleur-Raymond

décembre 2012

Tags: , ,

Encouragez-nous et faites un don dès aujourd'hui !faire un don

Un commentaire sur “« Une vie pour se mettre au monde »”

  1. Plus on vieillit, plus on se soucie de notre santé. Il n’est pas toujours facile d’assumer sa vieillesse… Ce sont les raisons d’être de ce livre que je conseille fortement à tous ceux qui souhaitent bien vieillir !
    Stéphanie

    #121